• Annie Boyer-Labrouche

Brut, l’art ? Il en faut de la rage pour créer !

Ce que l’on appelle « L’art contemporain », est-il issu d’une ligne continue, prenant la suite de l’abstraction, du « conceptuel », du pop, (images d’objets de consommation), de telle sorte que l’histoire de l’art serait orientée dans le sens d’un progrès ?


Sac bleu sur béton brut, Annie Boyer-Labrouche,  2021
Sac bleu sur béton brut, Annie Boyer-Labrouche, 2021

L’existence d’un art spontané, exercé par des autodidactes, et en particulier par des malades mentaux dans les anciens asiles, a été reconnue et Jean Dubuffet a nommé cet art, « Art brut ».


Certains artistes suivent cette voie de création. Autodidactes ou formés, ils privilégient l’expression et, consciemment ou non, tirent leur travail de leur histoire personnelle et leurs traumatismes. La rage les pousse à créer. C’est une question de survie. Cependant, leur talent permet d’inscrire leurs œuvres dans l’universel, et ainsi dans l’histoire de l’art.


Ce texte est une réflexion sur l’acte de création ou l’action de créer. Je viens de visiter l’exposition de Jean Dubuffet appelée « Ardente Célébration », présentée au Musée Guggenheim de Bilbao, magnifique bâtiment pavé de titane. Après avoir commencé des études artistiques, Jean Dubuffet se désintéresse de l’art prétendant un savoir-faire et un esthétisme convenu. Il refuse d’entrer dans les normes académiques qui, pour lui, entravent l’expression. D’instinct, il est sorti d’une formation qu’il pensait néfaste pour sa créativité et est revenu un temps au négoce de vins du père. Cependant, son chemin lui a fait croiser les œuvres de marginaux, indemnes de toute formation académique, mais pris par un besoin vital de créer, d’exprimer des choses, apportant en même temps une nouvelle esthétique dans laquelle l’émotion est palpable. Ainsi, Jean Dubuffet est saisi par les productions des « fous », crées par les malades mentaux dans les asiles. Le besoin de créer de ces aliénés était tel qu’ils utilisaient tous les matériaux qui leur tombaient sous la main, les plus humbles et les plus accessibles, les murs, les planchers. Les psychiatres qui s’occupaient d’eux ont été séduits par cette profusion de productions, inintelligibles, énigmatiques, décoratives, exhumation d’émotions indéchiffrables, d’où surgissait une beauté étrange. Jean Dubuffet a nommé ce phénomène « Art Brut » et s’est appliqué à lui-même cette immense liberté. [1]


Il dit : « Je voudrais qu’on regarde mes ouvrages comme une entreprise de réhabilitation des valeurs décriées et (…), qu’on ne s’y trompe pas, comme une ardente célébration ». Ce que l’on comprend, c’est que l’immense liberté, par la libération des normes sociales et du savoir-faire technique, permet de soulager les tensions intérieures, entraînant un plaisir intense de faire. Jean Dubuffet remet au centre de l’expression artistique le potentiel personnel de créativité. Cette vision de l’art le met au plus près de l’humain, dans la perception du monde, dans l’infini du temps, renvoyant au cosmos et à la création de l’univers. Du coup, il y a une ouverture à l’utilisation de tous les matériaux imaginables et la possibilité de mêler les différents médiums dans la même œuvre. Par exemple, dans « L’Hourloupe », Jean Dubuffet cherche à créer une nouvelle réalité correspondant à son univers mental, déconstruisant et reconstruisant le monde. « Coucou Bazar » devient un spectacle avec des découpages mobiles destinés à être animés sur scène. Pour lui, la raison d’être de l’art est de décloisonner le monde matériel du corps et celui de l’esprit, pour que la pensée reprenne sa force et sa créativité.


Cet « Art Brut », libéré des contraintes, qui a tant fasciné Jean Dubuffet, est porté par un mal-être profond de la personne, comme cela est visible chez les malades mentaux pour qui l’expression artistique est une question de survie, ou par un traumatisme. Il faut prendre en compte cette souffrance et poser la question du lien entre la création et la souffrance de l’être, bien en deçà de l’expression.


Aux abords du Musée Guggenheim de Bilbao, près de la rivière Nervion, se trouve la sculpture en bronze, marbre et acier inoxydable, appelée « Maman », de Louise Bourgeois. L’araignée monumentale porte sous son corps un sac contenant vingt-six œufs. Les huit pattes s’élancent à la verticale et rejoignent le corps. L’artiste représente sa « Maman », avec la métaphore du filage et du tissage de l’araignée puisque Joséphine Bourgeois réparait des tapisseries dans l’atelier familial. La mère est morte quand Louise avait seulement 21 ans et ce fut un désastre pour elle, ainsi que la double vie du père avec la gouvernante anglaise qui vivait à la maison. L’araignée est donc une figure maternelle, qui se suffit à elle-même. Pas besoin de fioritures pour signifier l’ambivalence de cette mère tisserande qui prend aussi dans ses filets la fille, en verrouillant le système familial. « Plutôt accepter que partir », devait-elle penser. L’araignée « Maman » est puissante, intelligente, protectrice, mais aussi complètement terrifiante avec le pouvoir que lui donnent les œufs dans la poche abdominale. Bien qu’elle ait fait de nombreuses années de psychanalyse, Louise Bourgeois pense que la souffrance de l’artiste ne peut pas trouver de remède. L’expression est probablement le meilleur moyen pour dénoncer les méfaits et s’en défaire. Louise Bourgeois explore dans son œuvre le rapport entre le phallus appelé « Fillette » et l’araignée qui représente la mère. La question posée est probablement : « Comment peut-on laisser ainsi pénétrer dans son « espace domestique » une autre femme ? Pourquoi ne pas la chasser, d’autant qu’on est une araignée puissante ? » Cela reste un mystère pour l’enfant. Louise Bourgeois va jusqu’à créer une œuvre intitulée « Destruction du père » (1974), dans laquelle elle explore la domination du pater familias. Dans la salle à manger, les enfants ont assassiné et mangé le père. Dans une interview du New York Times, elle déclare que « L’art nous permet de rester sains d’esprit. » [2] Et à propos de « Destruction du père » : « En tant qu’artiste, je suis quelqu’un de puissant. Dans la vie réelle, j’ai l’impression d’être une souris derrière un radiateur. » [3] Plus tard, Louise Bourgeois met en place des installations intitulées « Cells », qui reproduisent les états psychologiques de peur et de douleur induits par les tensions familiales, une guillotine symbolisant le pouvoir mortifère des familles dysfonctionnelles. Elle a donc tiré son œuvre de ses traumatismes personnels et exprimé ses ambivalences et ses propres désirs de mort.


Niki de Saint Phalle, prénommée en réalité Catherine Marie-Agnès et rebaptisée Niki à 4 ans par sa mère, a été contrainte de créer pour survivre à ses traumatismes. Lorsque le souvenir du viol par le père à l’âge de 11 ans resurgit, elle fait une grave dépression. Elle est hospitalisée en hôpital psychiatrique, subit des électrochocs et découvre l’expression artistique comme thérapie. Elle confirmera qu’elle a commencé à peindre chez les fous et que cela lui a permis d’exprimer des sentiments et probablement de lui sauver la peau. Elle racontera dans un petit récit intitulé « Mon secret », de façon enfantine, dans un cahier coloré et décoré, ce viol. Elle a alors plus de 60 ans et écrit ce témoignage sous la forme d’une lettre à sa fille Laura. Ce livre pouvait être lu lors de l’exposition consacrée à Niki de Saint Phalle au Grand Palais à Paris en 2014. [4] La rétrospective qui lui était consacrée et que j’ai visitée, faisait éclater son talent, la solidité de son œuvre et aussi, sans discontinuer, sans relâche, sans concession, la réalité du traumatisme. La rage de créer est à l’œuvre. Bien sûr, dans les « Tirs », qui l’ont rendue célèbre dans les années 60 et qui lui ont sauvé la vie, car elle dit qu’elle aurait pu devenir terroriste, si elle n’avait pas pu exorciser sa rage. Elle tirait à la carabine sur des poches de couleur disposées devant du plâtre, ce qui lui permettait de tirer sur le monstre tout en faisant une œuvre. Elle fut capable de changer de vie, de quitter son milieu toxique et de se lancer à corps et âme perdus dans la création, avec son compagnon Jean Tinguely. Ils se sont trouvés, se comprennent et s’épaulent. Dans le film « Daddy », elle assassine le père et s’affirme libérée du lien de domination. Alors que Jean Tinguely invente des sculptures animées et remet en question l’art académique, continue à créer des machines avec des objets de récupération, comme il faisait des roues dans les ruisseaux quand il était petit, Niki crée sans relâche et nargue la société et la mère. Elle va explorer la féminité et l’enfance en façonnant des poupées de grande taille, les « Nanas ». Ces figures lui permettent de dénoncer la violence de la domination masculine, parentale, la guerre, le racisme. C’est aussi une trace de l’enfance saccagée avec la possibilité d’une mise à distance pour éloigner le danger. Niki créera des œuvres magistrales, installées dans des jardins, trop monumentales pour être happées par tout marchandage, toujours gaies et colorées comme les petites filles ont le goût. Il y aura même le projet d’un travail collectif avec Jean Tinguely, « Le Paradis Fantastique », où les machines de l’homme affrontent les sculptures de la femme. Après la mort de Jean Tinguely, Niki continue de sculpter et de rendre hommage à son compagnon.


L’inceste est pour Niki de Saint Phalle le trauma destructeur. L’inceste, c’est vouer l’enfant à la mort psychique. C’est aussi le point de départ de sa vie créatrice. L’expression, offerte lors de son séjour en hôpital psychiatrique, a été une révélation qui lui a permis de faire une œuvre.


Alors, est-ce que c’est la souffrance qui pousse certains à créer ? Est-ce que l’art doit rester culturel ? Le lien entre le trauma, l’abus est évident pour certains artistes qui doivent, parce que c’est vital pour eux, l’expulser et l’exprimer en lui donnant une forme. Peut-on considérer les productions spontanées d’autodidactes, en dehors des normes académiques et des courants, comme des œuvres d’art ? Le marché de l’art n’est pas indifférent aux productions d’Art Brut, qui ont une certaine valeur marchande, de ce fait.

Qu’est-ce que l’art contemporain ? Est-il plutôt dans l’expression, la conception de ce que j’ai envie de raconter, de déplier, de livrer ? Est-ce la pulsion, la pulsion, la pulsion ? Comme pour Louise Bourgeois et Niki de Saint Phalle. Tu m’as tuée et moi, je fantasme ta mort et je la mets en scène dans mon œuvre créatrice. Est-ce une approche de la vérité plus puissante ?


Les artistes peuvent maintenant se permettre de faire le joint entre leur propre histoire et une histoire de l’art à écrire. Ainsi, l’art peut devenir corporel. C’est ce qui peut s’inscrire dans le corps, comme chez ORLAN qui se rebaptise, « accouche d’elle-m’aime », mesure ses rages, met « L’Origine du monde » au masculin. Jusqu’à modifier son visage et travailler sur des cellules de peau.


L’art est plus libre, lorsqu’il n’est pas au service d’une religion ou d’une idéologie, puisqu’il peut être aussi propagande. Il permet qu’une œuvre puisse être conçue à partir d’un récit personnel, dans un narratif, à l’aide de productions esthétiques et de performances, qui à la fois disent le secret et le maintiennent à sa place, pour qu’il ne diffuse pas sa toxicité, renvoyant à l’universel.

Il faut que ça parle.



 

Notes:

[1] Jean Dubuffet fonde en 1948 « La Compagnie de l’Art Brut » et réunit une importante collection de pièces faites par des malades mentaux.

[2] Amei Wallach, « Louise Bourgeois At 90. Weaving Complexities, The New York Times, 25 décembre 2001.

[3] Christiane Meyer Thoss, 1992. Citée dans Destruction du père, p.230. Louise Bourgeois.

[4] Rétrospective Niki de Saint Phalle au Grand Palais à Paris, 2014, en collaboration avec le musée Guggenheim de Bilbao.


Mots-clés : art brut, art contemporain, Louise Bourgeois, Niki de Saint Phalle, ORLAN


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