• Annie Boyer-Labrouche

La pandémie de la Covid-19 affecte la santé mentale

La crise sanitaire mondiale a occulté dans un premier temps les conséquences psychologiques, voire psychiatriques de la Covid-19. L'urgence a été mise sur la prévention de la contagion, en utilisant principalement le confinement. A la peur du virus, s'ajoutent les contraintes de l'isolement. Se surajoutent les catastrophes socio-économiques qui découlent des choix stratégiques et provoquent, au niveau individuel, des conséquences dramatiques, en particulier les suicides.


Il y a déjà un an, le coronavirus SARS-CoV-2, a commencé à infecter les humains. L'épidémie est partie de Chine. Ce virus inconnu a cependant été repéré, depuis plusieurs années, chez certaines chauve-souris vivant dans des grottes. Ce qui interroge encore, c'est le passage de l'animal, en l’occurrence la chauve-souris, à l'homme. Tout se passe au niveau des spikes dont un déverrouillage permet l'entrée du virus dans la cellule humaine. Si le génome a été séquencé très vite, les recherches sont en cours concernant ce déverrouillage et elles peuvent être longues. Comme il y a longtemps que ce virus circule et que l'épidémie n'a pas été endiguée, les mutations sont nombreuses. Cependant, deux sont inquiétantes. L'une en Afrique du Sud et l'autre au Royaume-Uni. Le variant VOC 202012/01 du virus de la Covid-19 vient d'être détecté en France. Les mutations se font de façon groupée sur ces spikes, ce qui rendrait le virus plus contagieux. Quant à sa virulence, on ne sait pas. Beaucoup d'inconnues demeurent. Il y a peu de séquençages en France, peu d'études sur les lieux de contamination. Les traitements restent empiriques. L'expérience permet de mieux gérer les soins en réanimation. Mais, il n'y a toujours pas de médicament antiviral spécifique. La vaccination a commencé. Elle soulève une grande attente, mais elle est balbutiante. Les techniques éprouvées ont certes permis de fabriquer différents vaccins. On ne sait pas s'ils auront un effet sur la transmission des virus pour la réduire. On ne connaît pas le temps d'immunité (90jours?), ni leur efficacité sur l'immunité des personnes âgées et très âgées. On ignore les effets secondaires à moyen et long terme. C'est sur le terrain que se dessinera l'efficacité de ces vaccins et leur bénéfice-risque.


La Covid-19 est souvent asymptomatique et c'est d'autant plus difficile de juguler sa propagation. Elle peut entraîner des formes graves et des décès (3 fois plus que la grippe). Elle peut toucher tous les organes, même si le plus souvent, ce sont les poumons qui sont atteints, avec des images radiologiques particulières. Elle a un tropisme neurologique important, avec la perte du goût et de l'odorat, a minima. Il y a des formes longues avec des symptômes plus ou moins définis, comme la fatigue ou l’essoufflement. On ne sait pas quelles peuvent être les séquelles à long terme, mais il y en aura sûrement beaucoup.


Face à cette épidémie, la première réaction a été la sidération, vite tournée en déni. Elle a été comparée à une grippe, car il est difficile de faire face à l'inconnu, sans se raccrocher à des repères connus; ceci est valable même pour des scientifiques avertis! Les conséquences psychologiques ne se sont pas fait attendre, quand on a compris qu'il s'agissait d'une maladie inconnue, assez sournoise, d'autant qu'on ne savait ou ne pouvait se protéger. Lors d'une épidémie, il faut isoler les malades. Entre le déni et les formes asymptomatiques, ce fut et c'est encore difficile. Pourtant, on a rabâché: "Tester, Isoler, Tracer". Donc, la première anxiété vient de la maladie elle-même.


Une des solutions pour lutter contre la propagation du coronavirus, a été le confinement. Le premier a été accepté par une population terrorisée. Les dégâts psychologiques sont devenus plus évidents. Les enquêtes le montrent. La Fondation FondaMental situe le niveau d'anxiété à près de 27 %. Le confinement a entraîné une sensation d'isolement, la souffrance d'être seul. Les repères ont été chamboulés, de façon plus ou moins violente. Les équilibres se sont rompus. Plus moyen de pratiquer ce qui faisait du bien, de sortir. Chacun dut faire appel à ses propres ressources intérieures. Le pire de l'isolement a été dans les lieux déjà clos, tels les prisons et les Ehpad. L'enfermement dans l'enfermement. Isolement total. Pas de visite. Ceci a entraîné des situations individuelles dramatiques. Par exemple, un jeune homme victime d'un traumatisme crânien, qui n'a pu recevoir aucune visite pendant des semaines.


Une personne, dont la dernière phrase entendue a été "On va vous intuber" s'éveillant seul dans un hôpital à des centaines de kilomètres de chez lui et passant des semaines sans voir quelqu'un qu'il pourrait reconnaître. Des jeunes handicapés avec des troubles graves du comportement replacés du jour au lendemain dans leurs familles. Des huis-clos familiaux avec une augmentation de la violence sur conjoints et enfants. L'enquête CovidPrev de Santé Publique France note que la hausse la plus importante des troubles dépressifs est chez les jeunes: 29% chez les 18-24 ans, 25% chez les 25-34 ans. Le rapport Epi-phare signale que les troubles de l'anxiété et la dépression ont doublé depuis le début de l'épidémie. L'augmentation de la prescription d'anxiolytiques et d'hypnotiques a explosé. La plupart des gens ont des troubles du sommeil. On peut dire que tout le monde est touché. Soit par l'anxiété due à la crainte de la maladie, encore plus terrible pour les gens déjà anxieux, soit par la maladie, stress de la personne malade, anxiété pour les proches. Les enfants ne sont pas indemnes. Ils ont été privés d'école et se sentent facilement coupables. On note des troubles du comportement et des états dépressifs qui peuvent passer inaperçus.


Les étudiants se trouvent dans une situation catastrophique. Privés de la vie en groupe, souvent loin de leur famille, dans de minuscules logements, sans petits boulots, enseignés à distance, sans possibilité de stages. L'entrée dans la vie active est repoussée, l'avenir totalement incertain. Cette situation est génératrice d'anxiété, de dépression et même de troubles psychiatriques comme les bouffées délirantes. Il faut parler du psychotraumatisme des soignants. Ils ont été brutalement confrontés à des situations médicales terrifiantes, à l'impuissance, à la peur de contaminer leurs proches.


Sans parler des corps des personnes décédées, devenus tabous, ne pouvant être préparés selon les rites funéraires. L'épidémie a déstabilisé les rapports sociaux, dans tous les domaines. Autre conséquence du confinement, les difficultés financières qui touchent et vont toucher de nombreuses personnes, de façon brutale et soudaine. Je pense à tous ceux qui, passionnés par leur travail, sont obligés d'y renoncer, pour un temps ou pour toujours. Tous ceux qui exercent des métiers sans filet de sécurité, qui se sont donnés corps et âmes, les jeunes comédiens, ceux qui viennent de créer leur restaurant, leur salon de thé. Nous avons peur qu'il y ait une vague de suicides, lorsque dans quelques mois, ils seront acculés à renoncer.


Les symptômes psychiatriques ont aussi augmenté. Ce sont les bouffées délirantes, les épisodes maniaques ou dépressifs chez les porteurs de troubles bipolaires, l'anxiété généralisée, l'aggravation des comportements addictifs, alcool, substances, augmentation très importante des addictions aux écrans, pensées suicidaires. L'épidémie de la Covid-19 entraîne une crise profonde. Elle révèle et accroît les vulnérabilités. Les confinements et la durée de l'incertitude causent de plus en plus de détresse psychologique, aggravée par les perspectives économiques désastreuses. La surveillance épidémiologique de la santé mentale doit faire appel aux enquêtes de population et à l'analyse de données sur les recours aux soins et aux psychotropes. Il faut tenir compte du triptyque: crise sanitaire, psychologique et socio-économique.

Plusieurs catégories de personnes devront être particulièrement surveillées.


Surveillance des risques suicidaires chez les dirigeants d'entreprise, les chômeurs, les artisans, les commerçants et les jeunes.


Surveillance du personnel soignant qui, confronté à la souffrance, la mort, peut souffrir de burn-out, dépression, dissociation péritraumatique, stress post-traumatique.


Surveillance des patients qui ont été en réanimation et gardent des séquelles de stress post-traumatique et cognitives.


Surveillance des malades du Covid, en particulier des Covid longs qui sont handicapants, avec la mise en place d'un suivi au long cours.


Surveillance plus rapprochée des personnes ayant des troubles mentaux, des handicaps, des addictions.


Surveillance particulière des enfants: troubles du comportement, dépression, violences intra-familiales, addiction aux écrans, troubles du sommeil, harcèlement.


Il faut donc se donner les moyens d'assurer ces suivis et peut-être faudrait-il faire une campagne grand public, afin d'informer de ces risques psychologiques à court, moyen et long terme, ainsi que des possibilités de soin?

Mots-clés: Covid-19, risques psychologiques, stress post-traumatique, dépression, suivi psychiatrique

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