• Annie Boyer-Labrouche

Le confinement: ses conséquences psychiques et politiques en écho avec le "Grand Renfermement"

Le confinement de la population française pour limiter la propagation de l'épidémie de coronavirus a des échos avec la politique du "Grand Renfermement" ordonné par la Royauté au XVIIe siècle et encore appliqué au XVIIIe siècle. Le confinement va avoir des conséquences terribles, psychiques, sociales, économiques et politiques, sur le principe des poupées russes. 


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Mur de clôture de l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques de Toulouse, 2017. Photo par Pablo Baquedano.


La France, comme beaucoup de pays du monde, est confinée. C'est une mesure sanitaire prise par l’État, imposant des mesures de restrictions des contacts humains et des déplacements des individus, en raison de la progression de l'épidémie de COVID-19. Le confinement de la population fait partie d'un ensemble de précautions prises pour empêcher la dissémination du virus SARS-CoV-2. Si l'on regarde la définition du mot confinement dans le Larousse, c'est aussi la situation d'une population animale trop nombreuse dans un espace trop restreint et qui, de ce fait, manque d'oxygène, de nourriture ou d'espace. La mesure de confinement est prise, dans le cas de ce virus inconnu qui infecte l'homme, pour éviter sa propagation afin que les services de réanimation, à la capacité limitée, ne soient pas trop débordés. Elle est faite pour mettre une limite et a une fonction de nécessité, car il n'existe pour le moment aucun traitement, pas de vaccin et juste un début de connaissance de la maladie induite par ce coronavirus avec des symptômes qui peuvent être très variés et très graves, son mode de transmission pas encore totalement élucidé.


Ainsi, cette mesure de confinement prise autoritairement impose à la population un sacrifice.

Le confinement semble à première vue protecteur, c'est pour cela qu'il est accepté par la population, mais il a sur le long terme un effet paradoxal, car il ne permet pas l'immunisation collective naturelle qui mettrait fin à l'épidémie. Il conduit à l'enfermement. Il limite, circonscrit, mais il ne traite pas l'épidémie; il ne fait que la mettre sous cloche.


On se trouve ainsi dans le principe des poupées russes. Chaque poupée en enferme une autre. Le confinement d'une population, ici la totalité de la population, enfants, adultes, personnes âgées, travailleurs et inactifs, riches et pauvres, pour limiter la propagation du SARS-CoV-2, est-il comparable à l'enfermement historique de certaines catégories de gens et révèle-t-il les inégalités sociales et les formes d'exclusion?


Le Grand Renfermement au XVIIe siècle, impliqua la fondation des hôpitaux généraux dans toutes les villes du royaume, centralisant ainsi l'exclusion de certaines catégories de la population qui posaient une problématique d'ordre social, sous le prétexte de la protection des faibles et des démunis.


"Par nos lettres patentes de déclaration du mois de janvier 1662, nous aurions ordonné qu'il serait établi des hôpitaux dans toutes les villes de notre royaume, pour y enfermer les pauvres mendiants, les faire instruire à la piété et les divertir du libertinage, en les appliquant à des métiers qui servent à les faire soutenir sans être beaucoup à charge du public..." [1]


Les hôpitaux généraux au XVIIe et XVIIIe siècles accueillaient tous les exclus de la société, les infirmes, enfants trouvés, syphilitiques, prostituées. Tous ces exclus devaient être remis au pas. Cet enfermement avait une dimension politique car il permettait aussi d'écarter des indésirables, grâce aux lettres de cachet.


La dimension politique de l'acte d'enfermement est très puissante.

A l'âge classique, les malades mentaux étaient aussi renfermés dans les hôpitaux généraux. A la population de fous, d'insensés, d'êtres en démence, se trouvaient mélangés les débauchés, les blasphémateurs et les libertins, tous écartés d'un même geste. L'histoire de la folie serait l'histoire de l'Autre. [2]


L'Autre est à la fois intérieur à soi et étranger à soi. La partie étrangère à soi est à exclure, pour conjurer le péril de la partie intérieure. Ainsi se confirme le désir d'exclure l'Autre, de l'enfermer. C'est le moyen de réduire l'altérité. Ainsi, l'ordre des choses , c'est l'ordre du même. La société utilise ce mode de fonctionnement, cherchant à exclure ceux qui dérangent, pour se consacrer à ses intérêts propres. Ainsi, se créent des espaces clos, des lieux d'enfermement. La clôture peut passer du cloître à la prison. Le principe des poupées russes est toujours le même, un enfermement dans un enfermement.


Michel Foucault [2] note de grandes similitudes dans les modes de traitements infligés aux groupes qui sont à la frontière du monde social: fous, prisonniers, soldats, enfants. Ils sont regardé avec méfiance, enfermés dans des asiles, casernes, écoles, prisons, toutes institutions "disciplinaires". Si l'institution est une règle du jeu acceptée socialement, ce sont des manières d'agir et de penser collectives. Y règne une discipline appliquée plus ou moins loyalement, avec la possibilité de déviances intérieures protégées par la clôture.


Si le confinement confine à l'enfermement, qu'en est-t-il des poupées russes? Les conséquences du confinement sont à la fois psychologiques, sociales, économiques et politiques. Dans la petite poupée, se trouve la détresse des familles. Elles s'en sortent par la qualité de leur "self-help". La famille n'a plus pour le moment de support extérieur. Les enfants peuvent se sentir irritables, collants, agressifs. Les instituts médico-sociaux ont fermé et les familles, souvent monoparentales,  se trouvent à gérer des enfants très malades. Dans les maisons de retraite et les Ehpad, sont confinées dans leurs chambres des personnes en grande fragilité, interdites de visites, ce qui est à la fois protecteur et cruel. Dans les institutions psychiatriques, sont confinés des malades qui vont décompenser et ne peuvent pas toujours appliquer les mesures barrières.  A l'extérieur, les SDF n'ont pas de lieux de confinement et sont exposés au virus. La petite poupée individuelle et familiale est enfermée dans la poupée sociale avec des catastrophes attendues: décompensations, violences conjugales, maltraitances, addictions et isolement.


La poupée plus grande est économique. La population entière est touchée. Des milliers de personnes ont leur outil de travail à l'arrêt. Les exclus des exclus, SDF, prostituées, n'ont plus à manger. Enfin, la grande poupée est politique et c'est peut-être le plus inquiétant. Autant on peut avoir confiance dans le "self-help" et le prendre soin de soi, le courage et l'abnégation des soignants, leur conscience professionnelle, autant les failles dévoilées du système ne sont pas rassurantes quant à la prise en charge de cette crise sanitaire. Là aussi, des poupées russes: Monde, Europe, France.


Cette crise immense dévoile la vulnérabilité cognitive et comportementale de chacun, les failles sociales et les aberrations politiques. Les chercheurs chinois, passés les premiers par cette épreuve ont mis en évidence toutes ces difficultés. [3]


Ils parlent des services surpeuplés, des sous-équipements, de la difficulté à faire appliquer les gestes barrières, de l'épuisement des professionnels, de la stigmatisation des malades mentaux dans les instituts psychiatriques et de l'éloignement géographique de ceux-ci reflétant l'exclusion de ces malades. Outre la fourniture de masques pour tous, l'application des gestes barrières et de la distanciation sociale, les tests et la mise en quarantaine des personnes infectées en attendant des traitements éventuels et une vaccination, il faut mettre en place un grand plan social. Les ressources humaines sont prêtes; il suffit d'une bonne gouvernance.


Il faudrait pour s'en sortir, des services formés qui agissent dans le détail à chaque niveau social, en partant des plus faibles et démunis pour les accompagner et les soutenir. Il faut protéger les populations les plus fragiles, en particulier ceux qui sont dans la poupée russe de la clôture. Et enfin, renforcer les droits des plus vulnérables.


 

[1] A. Boyer-Labrouche, Corps et Ames, L'Harmattan 2017 [2] M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1972 [3] Zhu, Y. Chen, L., Ji, H.et al., "The risk and Prevention of Novel Coronavirus Pneumonia Infections Among Impatients in Psychiatric Hospitals", Neurosci. Bull., 36, 299-302, 2020

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