• Annie Boyer-Labrouche

La chute

Présentée dans la Rotonde de la Bourse du Commerce, l’installation d’Urs Fischer, Untitled, 2011, est composée de sculptures en cire, bougies monumentales, réplique de « L’enlèvement des Sabines ». Nous la prenons comme une représentation du monde et des relations humaines. La chute des morceaux consumés est à la fois création destructrice, symbole de la violence subie par la Sabine, déshumanisation et perte de contrôle face à des processus qui dépassent l’humain, victime à la fois de sa grandeur, de son potentiel et de sa fragilité.


Le masque est tombé (Photographie: A. Boyer-Labrouche, 2021)

Urs Fischer est un artiste conceptuel. Il a installé à la Fondation Pinault une œuvre qui fond au fur et à mesure du temps de l’exposition, car elle est faite en bougies. L’ensemble représente la statue « Le rapt des Sabines », sculpture maniériste de Giambologna, marbre datant de 1580, qui se trouve Piazza della Signoria à Florence. La statue d’Urs est une reproduction sous la forme d’une gigantesque bougie de l’enlèvement des Sabines. Elle est allumée le matin et éteinte le soir. Elle se consume. Cette statue, posée sur un socle, est entourée de huit objets modelés en bougies, personnage et sièges, aussi allumés le matin et éteints chaque jour.


Cette consumation est une fonte. L’œuvre fondue s’écoule vers le sol, tombe et devient flaque, matière molle, figée ou morceau. Les visiteurs qui viennent voir l’exposition sont des passants déambulant autour de l’œuvre érigée, marchant sur les morceaux qui s’écrasent, deviennent noirs, pèguent, salissent le sol. La Rotonde de la Bourse du Commerce, transformée en espace d’exposition par Tadao Ando, est une place publique où les gens se promènent, comme sur une place de l’Italie de la Renaissance. La bougie met en jeu le temps, celui qui transforme et détruit. Contraste avec l’œuvre en marbre de Giambologna, sculptée dans un seul bloc, immortelle. Les deux œuvres représentent le même sujet, un homme soulevant une femme au-dessus d’un deuxième accroupi, référence à l’une des Sabines enlevée par les Romains. Urs en a fait une réplique éphémère qui, sous l’effet des flammes, se consume. L’exposition est impermanente. Les visiteurs, pris individuellement, ne sont pas confrontés à la même expérience. Les premiers voient la réplique, une statue sur un socle, équilibrée, précise, érigée, maniériste, parfaite. Au fur et à mesure des coulées de cire sous l’effet de la flamme, les contours se délitent créant des amas de formes jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. La sensation du temps et de la destruction créatrice sera de plus en plus puissante tout au long de l’exposition.


J’ai visité cette exposition au bon moment. La statue était encore érigée, mais bien entamée. Le sol était couvert d’amas piétinés et une tête gisait sur le sol. Elle s’était détachée de façon aléatoire, mais curieusement, elle ne s’était pas encore consumée. Ce visage est devenu un masque. Curieusement, les visiteurs le contournaient. Cette tête évoque un masque mortuaire. Il semble que l’on peut percevoir l’effroi de la mort, ces yeux vides, cette bouche implorante. Cette tête, tombée du bon côté, évoque – pour nous – la chute. La chute de l’ange déchu, banni en punition de sa mauvaise action. La chute de la Sabine qui va être violée. L’œuvre de départ, inspirée par la sculpture de la Renaissance, se transforme en une œuvre éphémère, aléatoire, qui prend un autre sens et qui se crée elle-même à partir d’un postulat de départ axé sur la destruction créatrice. La chute fait suite à l’érection de la statue. Et le déchet est le visage d’un ange. On peut dire que l’œuvre est réussie.


Autour de la sculpture monumentale en cire, prennent place huit bougies grandeur nature. L’une est un homme debout, un artiste ami d’Urs, qui lui aussi va fondre. Sept bougies-chaises sont installées en rond et font écho au panorama du commerce, illustré par une immense toile marouflée de 1400 mètres carrés, placée sur le Dôme de la Bourse du Commerce en 1889, représentant le commerce triomphant sur les cinq continents. Les sept chaises évoquent le déplacement. Paradoxe puisqu’une chaise est faite pour s’asseoir. On trouve un fauteuil d’avion, une chaise monobloc en plastique, des fauteuils africains et asiatiques. Tout va disparaître un jour. La structure érigée et parfaite, comme les sièges, vont devenir des masses informes. Chaque matin, le personnel de la Bourse du Commerce - Pinault Collection allume l’œuvre en cire et l’éteint chaque soir. Entre-temps, la chute.


Depuis le début de cette pandémie de la Covid-19, le monde est ébranlé. Chaque être humain est concerné, les échanges commerciaux et internationaux perturbés. J’ai remarqué que de nombreuses personnes font depuis quelques mois des chutes. J’ai moi-même fait une chute dans un magasin ; une trappe était ouverte sur une cave contenant le stock, non signalée et peu visible quand on regarde les rayonnages de produits. J’ai glissé comme sur un toboggan le long de l’escalier de bois. Le souffle coupé, des hématomes.


Plusieurs de mes patients ont fait des chutes, ces deux dernières années. Glissade avec impossibilité de s’accrocher aux branches d’un sapin qui ont cassé lors d’une promenade en forêt, fracture du coccyx et syndrome de la queue de cheval. Pied qui se met dans un trou lors d’une promenade dans un champ, rupture du tendon d’Achille. Trébuche sur un trottoir, fracture du poignet… Que se passe-t-il ? Est-ce l’inattention, la tête ailleurs, le fragile équilibre qui se rompt au fur et à mesure que l’épidémie dure, que l’angoisse s’installe, qu’il n’y a pas de perspectives claires ? Est-ce la confrontation au risque ? Le risque est inhérent à toute vie, mais il n’est pas pensé en permanence dans une vie ordinaire, routinière, bornée. Le risque est très présent dans cette pandémie, risque d’attraper le SARS-CoV-2, risque de le transmettre, culpabilisation des jeunes et même des enfants. Développement des sentiments de vulnérabilité ou de toute-puissance. Sentiment de vide, associé à la notion de chute. Quel sens donner à ce qui nous arrive ? Un collectif à l’échelle de la planète. C’est vertigineux. Y a-t-il une puissance destinale ? Pour chacun, est-ce l’occasion d’un renouveau, une source de rédemption, un nouveau départ ? La chute a entraîné une immobilisation nécessaire, avec un retour sur soi. Est-ce une « catabase sotériologique ». Les héros des épopées doivent descendre dans le monde des morts et revenir de cette épreuve, transformés dans une sorte de renaissance. C’est la chute rédemptrice. Artaud a écrit qu’une épidémie a ceci de commun avec le théâtre qu’elle fait tomber le masque. Dans « Le théâtre et son double » [1], il fait la description de l’épidémie de peste de Marseille de 1720. Il pense que le corps pestiféré procède à la transformation de l’homme objet en sujet de sa propre existence. Pour lui, l’action du théâtre, comme celle de la peste est bienfaisante car :

« (…) poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartuferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elles n’auraient jamais eue sans cela ». Est-ce ce que nous dit le masque de cire de la Bourse du Commerce ? Cette chute d’une tête qui a fait tomber le masque.


Chaque individu de la planète est concerné, ainsi que chaque continent, chaque état, chaque dirigeant. Les réactions et les conséquences prennent la forme de l’incertitude, du tangage, de la déstabilisation, cette fois au niveau planétaire. Est mis en lumière ce qui était occulté. On s’aperçoit de l’existence de l’organisation du monde inconnue, très éloignée de l’imaginaire humain. L’homme ordinaire est encore le plus souvent, ce qu’on pourrait dire « dans son jardin ». Il est en rapport avec la nature, il travaille avec des collègues, il échange avec ses voisins. Il est dans une économie de consommation dont il ne sait pas grand-chose. Il a ses repères, proches de ceux de ses aïeux et même des premiers hommes. Quand ceux-ci ont commercé, ils ont échangé, de façon pas si lointaine que les peintures de la Rotonde de la Bourse du Commerce le relatent. Des hommes partent à l’aventure très loin de chez eux pour faire du commerce. Ils vendent et achètent des denrées plus ou moins rares. Le commerce se fait par des échanges à échelle humaine.


La pandémie met en lumière qu’il existe d’autres types d’organisations qui ne sont plus à l’échelle humaine et qui créent des mondes parallèles, ce qui change les paradigmes. Les progrès techniques et scientifiques sont tels que l’être humain, toujours poussé par le désir de connaissance et d’expansion, peut ne plus avoir de limites à l’expérimentation. Il veut explorer le fond le plus profond des océans, exploser les astéroïdes, modifier les génomes, coloniser l’espace. Toutes ces recherches sont louables, mais dangereuses, ne peuvent se faire qu’à une autre échelle et avec des collaborations. Par exemple, les circuits intégrés sont nécessaires aux montages électroniques. La fabrication et la commercialisation de ces produits devenus indispensables dans des domaines très variés, impliquent des milliers d’acteurs situés dans des pays différents, dont les travailleurs sont isolés dans leurs tâches. Les échanges disparaissent à tous les niveaux, entre les collègues, dans la hiérarchie, et sont remplacés par des collaborations entre états. Les conséquences de cette nouvelle organisation du monde sont l’interdépendance des acteurs, la création de mondes parallèles étanches, même pas imaginables pour le commun des mortels, la désolidarisation, l’anonymisation, la déresponsabilisation. Plus le projet est technique, poussé, dangereux, plus ces phénomènes sont puissants. À petite échelle, la dépendance est visible dans ce que l’on peut appeler « le commerce à l’ancienne », comme les masques fabriqués en Chine ou les médicaments fabriqués en Chine ou en Inde. Là, l’échange est encore constructif et peut être contrôlé et contractualisé.


La collaboration est beaucoup plus dangereuse car elle pousse les limites de l’acceptable pour l’humain et les affres de la dépendance. La question du contrôle et de la maîtrise se pose, outre celle des responsabilités qui s’effacent. Il s’agit ici d’arrêter un processus, de mettre une limite. Sinon, l’issue sera la chute. Le seul rempart est l’éthique, qui ne peut être portée que par l’homme. Sans l’éthique, la chute sera inexorable.


À l’échelle humaine, les phénomènes sont les mêmes. Les hommes qui tutoient les sommets, chutent souvent juste avant de les atteindre. Ils se sentent tout-puissants et le clivage qui les maintenait disparaît brutalement. Se dévoilent, au moment de l’effondrement, les pulsions destructrices jusque-là bien cachées. La chute des puissants surprend et pourtant, elle est inéluctable s’il n’y a pas l’éthique.


La question de la chute se pose pour chacun et pour la communauté. Elle est un symptôme et un signe. Elle oblige à la conscience et au choix.


« Voulez-vous d’une vie propre ? Comme tout le monde ? Vous dites oui, naturellement. Comment dire non ? D’accord, on va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. ». Albert Camus [2]

Comment veut-on vivre ?


 

Notes:

[1] Antonin Artaud, Le théâtre et son double, 1938, Gallimard.

[2] Albert Camus La chute, 1956, Gallimard.


Mots-clés: chute, dépendance, nouvelle organisation du monde, déresponsabilisation

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