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  • Photo du rédacteurAnnie Boyer-Labrouche

Se narrer, se montrer

Il est devenu courant de raconter sa vie sur les réseaux sociaux, en exposant son intime. On peut aussi se raconter dans son journal intime ou devant un tiers. La narrativité est l’avenir de la psychologie. Dans le soin psychique, l’acte narratif permet de se dégager de ses traumatismes et de donner un sens aux énigmes de sa vie.


Journal intime (Annie Boyer-Labrouche, 2023)

C’est devenu pour beaucoup une habitude de se raconter sur les réseaux sociaux. À tel point que la notion de prudence a totalement disparu. Tel cet officier capable par vanité de mettre, au su de tous, sur une application, le tracé de son entraînement à la course. Tellement obsessionnel qu’il livre ses horaires, ses performances, ses connexions ; il suffit d’aller au coin du bois pour le tirer comme un lapin.


Tels ces jeunes couples qui se font suivre à la trace dans leurs voyages de noces, faisant le récit de visites qu’ils illustrent de photographies à partir desquelles il est possible de repérer leur humeur du moment. Ils sont ainsi exposés à la vue des copains, des parents, des ex, des jaloux… Ces personnes narrent leur vie comme si ce qu’elles sont en train de vivre devait intéresser le monde, mais surtout ces exhibitions leur permettent de s’inscrire dans le monde.


Se narrer est différent de se montrer. Mais le résultat est à peu près le même. Cela dit quelque chose de soi. La narration de soi passe alors par l’image. Tel philosophe connu, sinon reconnu, se met en scène dans une interview sur YouTube et ceux qui l’écoutent et le regardent, ont la surprise de découvrir un intellectuel en tee-shirt, dans le décor de son appartement personnel, accompagnant son discours de mots du langage familier, voire de gros mots. Que raconte-t-il de lui ? Que certes, il sait penser, mais qu’il fait partie du monde, qu’il existe, qu’il veut être « cool », peut-on-supposer. Il n’hésite pas à montrer, en tenue d’intérieur, l’intimité de son chez-soi, puisqu’il veut se défaire de la forme qui siérait à sa fonction, à son statut social et qui le protégerait. En se narrant et en se montrant dans cet état, ce philosophe perd ainsi toute prudence et protection et en même temps s’abaisse. On ne lui en demande pas tant. On ne lui demande pas ça.


Comment est-ce possible que des personnes cultivées, intelligentes, aguerries, aient des comportements aussi stupides ? Seraient-elles tentées par la médiatisation, l’envie de tout dire d’elles, de tout montrer, pour faire partie de ce monde, en perdant tout sens critique et en se mettant en danger ?


Lorsque nous racontons l’histoire de notre vie, nous faisons un récit à partir d’évènements auxquels nous attribuons une dimension affective. Ce récit est impur ; il est forcément falsifié car dépendant du contexte culturel, des valeurs et des croyances familiales et de fantasmes inconscients. Chaque récit est unique. Cependant, et c’est très intéressant, il existe une mémoire organique universelle. C’est ce qu’Arno Stern a découvert au fil de son travail sur la Formulation dans le Closlieu. Dans un espace clos, sans stimulations extérieures, il est constaté que les enfants, quelle que soit leur origine et d’où qu’ils viennent, dessinent les mêmes formes et figures. La mémoire universelle prend forme dans le tracé dont l’origine est la figure primaire. Qui dit narrativité dit mémoire. Quand on se raconte, un tri se fait, à la fois conscient et inconscient. Chacun s’inflige des injonctions limitantes et paralysantes, en lien avec des sentiments de honte. Des fantasmes peuvent embellir et modifier le récit, d’autant que le narrateur veut montrer qui il est : un militaire rigoureux, une jeune fille qui a un amoureux, un philosophe qui, à la fois veut se montrer et être une personne d’apparence banale. Personne ne semble se rendre compte qu’il montre son intimité et que l’exposition anéantit toute protection. Narcisse ! L’inconscient est à l’œuvre, toujours là où on ne l’attend pas. Paradoxe aussi dans le fait de vouloir se mettre en scène et en valeur, alors que dans l’intimité nous avons tendance à nous focaliser sur les éléments négatifs de notre vie, alors que nous devrions apprendre à voir le positif pour prendre soin de nous. Voulant se mettre en valeur, le narrateur expose ses faiblesses et sa vanité, quitte à perdre de sa superbe. Immense jeu de dupes avec soi-même et avec les autres. Qu’est-ce que je pense du militaire quand je vais sur l’application de course Strava ? Qu’il est méticuleux et performant et que je sais où il se trouve à la seconde près. Cet homme doit être clivé. Le reste du temps, quand il ne court pas, il se doit d’être prudent et invisible ! Un comble. Qu’est-ce que je pense de la jeune fille ? Que j’aimerais bien visiter ce pays ! Qu’est-ce que je pense du philosophe ? Qu’il a un intérieur branché et qu’il devrait faire de la musculation. Je le regarde au lieu de l’écouter. Narcisse, es-tu là ? Hou, Hou. La mise en scène de soi, l’image qui veut être donnée, nous détournent complètement du sujet, au sens propre.


En quoi le fait de se narrer, de raconter son histoire peut-il être thérapeutique ? Travailler sur son histoire et celle de ses aïeux, la narrer devant un thérapeute, permet avant tout d’avoir conscience qu’une interprétation de la réalité est faite en permanence par nous-mêmes. S’il n’y a pas de tiers, « on se la raconte ». Les réseaux sociaux permettent aussi de « se la raconter » : « je suis un performateur, une amoureuse aimée, un philosophe cool ». La présence d’un tiers est nécessaire pour ne pas « se la raconter ». Dans les mécanismes de narration, la diégèse est le fait de raconter les choses dans un espace-temps et s’oppose au principe de mimesis qui consiste à les montrer. Là, il faut introduire la notion de temps. Les trois temps, passé, présent et avenir, sont nécessaires à la narration pour assurer la continuité de la personne. Ce qui est « narré-montré » sur les réseaux est un instantané qui ne mène à rien.


Le récit que nous faisons de nous-mêmes crée pour nous une « identité narrative », selon Paul Ricœur. Ainsi, quand nous nous narrons, nous restons fidèles à nous-mêmes et à notre parole. La permanence assure notre identité. Nous avons le sentiment d’être le même, « mêmeté », quoi qu’il arrive. En même temps, nous sommes capables d’affronter les changements, de les absorber, car la vie n’est faite que de crises. La personne s’exprime et le récit la modèle. À partir de la narration de nous-mêmes, nous affinons et modifions l’image que nous avons de nous, ce qui élève notre estime et confiance en nous. La personne est considérée comme une œuvre dont elle est le créateur, le lecteur et le récitant. Pour répondre à la question « Qui suis-je ? », ou plutôt « Qui est je » ?, « Qui est ce je que je suis ? », la personne entreprend à travers son récit un détour pour revenir à elle. L’identité narrative déploie la relation dialectique qui unit l’idem et l’ipse. La narration que le sujet fait de lui-même se renouvelle, et de cette façon, l’identité, véhiculée par l’histoire racontée, se constitue au fil des récits qu’elle intègre. L’histoire d’une personne n’est pas figée. Elle n’est pas non plus objective. La narration de soi doit être assez souple pour laisser un espace de création de cette identité et assez étayée pour lutter contre l’éparpillement. À la différence de l’identité abstraite du « même », l’identité narrative est constituée de « l’ipséité ». La personne peut à la fois lire et écrire sa vie. Nous sommes dans une création proche de l’œuvre littéraire. Le narrateur est en interaction avec les personnages qu’il décrit et avec son propre discours interne.


Les différences entre « se narrer-se montrer » sur les réseaux sociaux et la narration de soi par son propre discours tiennent au temps. Il est instantané et figé sur les réseaux ; les trois temps, passé, présent et avenir sont exposés et nécessaires dans la narration. L’exposition sur les réseaux est aplatie, alors que le récit de soi se fait dans la profondeur. L’exhibition sur les réseaux est une mise en scène, avec l’utilisation d’artifices tels les filtres de beauté, alors que la narration de soi est une recherche de vérité.


En tant que psychiatre, je fais un travail d’archéologue. La personne est reçue à un moment de transition, de crise ou de rupture. Le travail consiste à comprendre l’histoire dominante du patient pour qu’il la dépasse. Il lui est demandé de faire la narration de lui-même, en intervenant le moins possible. Le récit commence. Il est toujours agréable de parler de soi. Des personnages prennent place dans le récit, comme dans une pièce de théâtre, pleins de sentiments et d’émotions. Écouter cette narration permet au psychiatre d’étudier la structure narrative, avec un début et une fin, un processus et un contenu. Cette méthode d’analyse, à l’approche qualitative, permet de dégager les traumatismes, d’organiser le passé, de comprendre la nature des liens entre les acteurs et les composantes émotionnelles. La posture du psychiatre, sa curiosité, son écoute attentive, créent les conditions d’une collaboration bienveillante avec celui qui fait une lecture et un récit de sa vie. L’instauration de la narration comme méthode de travail permet de donner du sens à l’histoire racontée et a une dimension créative car le cadre de la psychothérapie est propice au développement de l’expression. Chacun a un style narratif qui lui est propre. En dédramatisant, en s’amusant, il est possible de comprendre les enjeux de son histoire, de se projeter dans l’avenir et d’utiliser au mieux ses ressources.


En tant que psychiatre, psychothérapeute, nous pensons que le but d’un travail sur soi est la prise d’autonomie. Apprendre à ne pas être influencé par les autres et à ne pas utiliser et manipuler les autres. Il faut veiller avec courage et persévérance à protéger l’espace de la psychothérapie de toute intrusion extérieure, des passages à l’acte et de l’effraction du réel.


En tant qu’art-thérapeute, nous pensons que l’utilisation des médiations dans un cadre rigoureux renforce la structure du récit. Les médiations permettent une mise en forme amplifiant le processus accompagné d’une tonalité, de digressions, d’explications et éclairant le contenu par le choix des thèmes et les répétitions. L’espace de travail est constitué d’un lieu et d’un temps donné, éléments essentiels du cadre de l’art-thérapie, avec la présence du tiers art-thérapeute « écoutant » ou « regardant ».


« Il s’agit de suivre le destin d’un temps préfiguré à un temps refiguré par la médiation d’un temps configuré ». Paul Ricœur [1]

Cependant, même avec un narrateur enthousiaste et un psychiatre rigoureux dans sa pratique, il y a toujours le risque d’un malentendu. En cause, la place du corps et le passage par la parole. La personne tient un discours manifeste, s’adressant à elle-même et à un autre capable de l’écouter, et un discours inconscient avec des ratages. Il faut donc une éthique dans la narration.


« En narrativisant la visée éthique, le récit lui donne les traits reconnaissables de personnages aimés et respectés ». Paul Ricœur [2]

La narrativité engage la personne dans un processus éthique et positif, de respect de soi, d’amour de soi et de reconnaissance de soi.


Sinon, le risque que la narration soit dévoyée existe. Dans ce cas, la personne restera dans le négatif, influençable et manipulatrice.

La narration est, bien entendu, applicable à l’histoire. Le travail des historiens consiste à être au plus près de la vérité. À partir des éléments de recherche, un récit se trame, avec l’apport de preuves. Là aussi, il peut y avoir dévoiement. Les falsifications ont pour but de créer un narratif, à la disposition des fins funestes du sujet. Par des biais cognitifs, la personne refait l’histoire, en isolant quelques éléments, pour la modeler à son profit. Tellement prisonnière de ses affects, de ses sentiments de frustration, d’échec, de dévalorisation, elle transforme le récit historique à des fins de revanche et de prise de pouvoir. Ce narratif peut être imposé et repris par d’autres influençables pour diverses raisons et aboutir à un dogme aux conséquences catastrophiques, à l’origine de conflits et de guerres sans justification. L’histoire, dont l’enjeu est la vérité, est manipulable.

La narrativité est probablement l’avenir de la psychologie. Elle valorise la personne, œuvre pour le changement, va vers l’amour et le respect.


Du point de vue social, les habitudes prises de se montrer avec des filtres, de raconter sa vie en exhibant son environnement personnel, sont néfastes. Il faut préserver l’intime et savoir se protéger. Et que penser de l’IA qui sera capable de trafiquer les images, les voix, d’inventer des récits, au service de failles narcissiques, de projets paranoïaques ou délirants ? L’éthique sera-t-elle irréprochable lors de l’usage de ces nouvelles technologies ?


Peu leur chaut à ceux qui ont des destins funestes. Quelle aubaine pour eux ! Chacun a le droit d’être à sa juste place. Chacun a droit à de l’amour. Préservons l’intime. Nous préférons le journal intime à l’exhibition naïve sur les réseaux sociaux.


 

Notes:

[1] Ricœur, P. (1983). Temps et récit. Seuil.

[2] Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.

Mots-clés: Réseaux sociaux, narrativité

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