• Annie Boyer-Labrouche

Une épidémie de suette miliaire à Toulouse en 1782

La médecine est le témoin et le reflet de la société dans laquelle elle s'exerce. Les maladies révèlent les hommes au moment de l'épreuve. Les épidémies, telle l'épidémie de suette miliaire de Toulouse en 1782, font apparaître les faces cachées de la société.


Dans les registres de l'hôpital La Grave de Toulouse , on peut lire:

"Nota qu'à commencer du 17 mai 1782 environ cent pauvres furent atteints d'une maladie qu'on appelle suette jusqu'au 27 dudit mois que la plupart furent administrés mais que moyennant le soin qu'on en prit en les soignant ou en leur appliquant les vésicatoires, tous furent conservés tandis que cette maladie pendant le susdit espace de temps enleva une grande quantité de monde dans la ville". [1]


En raison du caractère terrifiant de ses manifestations, la suette était aussi crainte que la peste. Dans la région toulousaine, l'épidémie de 1782 causa une véritable terreur à la population. Depuis cette date, la suette s'est manifestée en France pendant le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. Elle s'est fait oublier mais rien ne dit que cette maladie dont l'agent pathogène n'est pas identifié ne puisse se réveiller un jour.


L'épidémie débuta à Castelnaudary à la fin de l'année 1781 et dura sept mois. Elle se propagea et atteignit successivement Saint-Papoul, Mirepoix, Carcassonne, Rieux, et enfin Toulouse. Sa cause fut rapidement attribuée à un "agent général qui réside dans l'air", ce qui fut à l'origine de l'interdiction de communiquer avec les villes contaminées. Nous constatons une fois de plus,  qu'au fil des épidémies, s'est créé un inconscient collectif. La survenue d'une maladie contagieuse dont l'agent pathogène est inconnu réveille les peurs archaïques et les terreurs. La connaissance intuitive de la contagion induit un réflexe de protection tout à fait adapté qui est le confinement.


Les médecins, conscients de la contagion, sans en avoir de preuves, utilisèrent leur sens clinique pour identifier les malades, les soigner et les isoler. Ils furent capables de décrire parfaitement la maladie, comme le montrent les documents de l'époque. 


Pendant la phase d'invasion, les médecins observaient des céphalées, des rêves pénibles, des troubles du sommeil, le "battement des carotides" , le " bruissement des oreilles", la "tension du cou", la sensation de froid. Le visage était enflammé, la langue blanche, le pouls dur, tendu, plein et lourd. L'élévation de la température, signe avant-coureur de la suette, était importante. Les sueurs abondantes," chaleurs des plus ardentes", obligeaient le malade à changer de linges très souvent.


L'éruption apparaissait le troisième jour, sur le cou, les lèvres, le front, la poitrine, entre les doigts, sur les bras, les lombes. Les extrémités supérieures semblaient "graveleuses comme du chagrin". L'éruption était constituée de phlyctènes transparentes "comme autant de petites vessies pleines d'une liqueur blanche". Elle pouvait aussi ressembler à des piqûres de puce, très prurigineuses.


A la phase d'état, les malades se plaignaient de lassitude des membres inférieurs, d'oppression thoracique, d'angoisse, de palpitations, de troubles digestifs, d'oligurie. L'évolution était favorable en une dizaine de jours, la convalescence longue. Les médecins distinguaient des formes bénignes à la guérison rapide. Il existait aussi , mais plus rarement, des formes sévères alarmantes. Les déclarations des médecins de l'époque informent des caractéristiques de l'épidémie à Toulouse. Elle débuta le 11 mai 1782. Son acmé se situa entre le 21 et le 26 mai. Il y eut 225 décès au total du 11 au 31 mai.


A l'époque, le diagnostic différentiel se posait essentiellement  avec la variole, que les médecins savaient parfaitement reconnaître par la suppuration des vésicules. Des autopsies ont été pratiquées pour essayer de comprendre les atteintes organiques de la suette appelée miliaire en raison de lésions dermatologiques en forme de grains de millet. Tous les traitements de l'époque ont été essayés. Certains ont eu des effets bénéfiques sur les symptômes. D'autres ont été farfelus. Les traitements de base , saignées et lavements, ont été copieusement pratiqués.


Les mesures prophylactiques étaient prônées. Au XVIIIe siècle, il y avait une organisation sanitaire centralisée. Ainsi, des conseils étaient donnés aux directeurs des hôpitaux: "La cause générale ne peut être que dans l'air chargé de vapeurs pestilentielles; j'engage à suivre promptement l'exemple du célèbre Hippocrate en faisant allumer une vingtaine de grands feux dans les fours, places publiques, tout autour de la Ville; chaque buchée doit être composée d'une vingtaine de charetaie de bois aromatique comme pin, sapin, genièvre, et on peut mettre dans chaque brasier une cinquantaine de livres de sucre, tout ce qui peut occasionner l'ébranlement , la décomposition de l'air, si je peux parler ainsi, le purifier et l'épidémie cessera". [2]


Sur le plan sociologique, la maladie a touché tous les milieux sociaux. Comme toujours en cas d'épidémies, ceux qui le pouvaient allaient se réfugier dans leurs propriétés à la campagne. Certains commentaires étaient plein de préjugés: "Il n'est mort que quelques domestiques ou porteurs et leur perte est généralement attribuée à leur indocilité naturelle, à leur imprudence... Il n'est mort personne d'un certain rang". [3]


Sur le plan psychologique, cette épidémie de suette miliaire créa une grande panique. Les Capitouls parlèrent  de "maladie surnaturelle", ce qui affola la population. La religion fut un recours et la superstition se développa, faisant la richesse des charlatans. Dans un document des Archives Municipales de Toulouse (GG 1011), il est écrit:

"La terreur s'empara si fort des esprits que les citoyens regardant cette époque comme le terme de leur existence tombèrent dans un abattement et dans un découragement absolus; les travaux de tous les genres cessèrent pour ainsi dire. Les artisans de la ville, les paysans de la banlieue tombèrent dans cette apathie; on ne s'occupait pendant la crise de ce fléau, que des exercices spirituels. Ce bouleversement général causa un grand préjudice aux propriétaires; et ajoutant à la dureté des temps, la misère en est devenue plus sensible; en effet, on n'avait jamais vu autant de pauvres répandus dans les rue de la ville et dans les chemins de la banlieue".


L'épidémie de suette miliaire de la région toulousaine de 1782 a créé une désorganisation de la société, avec la mise en évidence des inégalités sociales.


L'épidémie, à travers l'inconscient collectif, a réveillé les angoisses archaïques.


La notion de contagion était bien connue et la technique du confinement était appliquée. Le personnel médical et les religieuses se sont dévoués. La centralisation du système de santé a fonctionné. Les thérapeutiques habituelles ont été appliquées même si elles étaient inefficaces ou très dangereuses.


L'amour du prochain, le dévouement, la patience transparaissent à travers les documents laissés par les témoins de cette épidémie de suette miliaire de 1782.

 

Pour en savoir plus, consultez mon ouvrage sur le sujet: Corps et Âmes, les hommes et la médecine au XVIIIe siècle, L'Harmattan, 2017.


Notes:

[1] Archives Municipales de Toulouse; documents GG 749, extrait de la thèse de médecine Annie Boyer "L'Assistance et la Vie Médicale à Toulouse au XVIIIe siècle", 1982.

[2] Lettre de Monsieur de la Pommeraye, Archives Municipales de Toulouse GG1011.

[3] Dumas. M :Une épidémie de fièvre miliaire à Toulouse en 1782. Mémoires de l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres, 1911.


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