• Annie Boyer-Labrouche

Espace psychique

Le lieu de la création, c’est dans l’espace psychique qu’il est trouvé. Il est possible d’y accéder par le rêve. En art-thérapie, la mise en place du cadre et le corps de l’art-thérapeute y ouvrent un accès.

Gallerie Incognito

Selon un modèle spatial, la pensée est compartimentée en trois registres, la conscience ou perception consciente, le préconscient et l’inconscient. Les voies de passage entre ces registres sont accessibles dans le travail psychothérapique, le rêve, l’art-thérapie. C’est dans un espace psychique que le jeu des transformations est possible, ainsi que la modification des représentations. Sur cet espace, est projeté le temps. Sur ce plan, le temps n’existe plus. Sur un autre plan, se trouvent les structures du moi et du ça.


L’espace, ainsi créé, pourra devenir le support de symbolisations, compartimentant les représentations conscientes et inconscientes. En outre, l’espace psychique est dépendant de l’espace corporel.


Tous ces éléments, l’espace psychique, les voies de passage, les représentations, le temps, le corps, la symbolisation, sont retrouvés dans l’art-thérapie. Nous prônons, pour l’art-thérapeute, la mise en place d’un cadre à respecter absolument et la neutralité, ainsi que la posture du corps. Nous pensons qu’ainsi se fait un travail d’associations de pensées, conjoint entre le patient et l’art-thérapeute. Ainsi est créé un espace psychique commun. Une co-pensée devient le véhicule de la communication d’inconscient à inconscient. Ainsi, peuvent se projeter dans l’espace créé, avec un temps écrasé, des processus de libération et de changement.


Nous avons choisi la photographie d’un artiste pour illustrer cet espace, lieu de création. Il s’agit d’une photographie d’art appelée « Fenêtre 21 ». C’est un fondu de teintes vertes, brunes et dorées, poétique et décalé. Un carré en bois, comme une toile ou un écran, est planté au milieu d’une clairière. Au premier plan, des herbes vertes et des épis dorés. Le cadre, appelé « Fenêtre », est en second plan. En arrière-plan, une forêt constituée d’arbres aux troncs foncés qui s’élancent vers le ciel. Autour de la forêt, de l’air, une atmosphère de brume. L’œil est attiré par les tiges légères des épis, par la fenêtre, par l’aspiration de l’air qui s’élève vers le ciel.


Quand je regarde cette photographie d’art, je me sens apaisée. Je comprends que la présence incongrue de la fenêtre au cadre marqué, comme un miroir, et transparente, invite à la rêverie. C’est un espace de création. À travers la transparence de la fenêtre, je regarde la transparence qui va de l’univers au secret, enlacée à travers le miroir.


Cette image est une représentation de la créativité, telle que la décrit Max Bilen :

« Chaque partie se rattache à l’ensemble, s’y relie par voie symbolique dans un jeu sans fin, un réseau qui se tisse au fur et à mesure. La vision artistique ou créatrice implique un rapport sans cesse repris entre le sujet et le cosmos ». [1]


Eliane Amado Lévy-Valensi en a donné une image :

« Il semble que tout se passe comme si quelque chose à la fois se révélait et se projetait sur une surface vitrée, tantôt transparente et tantôt miroir, révélant derrière et devant la surface interposée, un jeu évanescent de formes, tantôt nous renvoyant notre propre secret, dans l’interférence sans fin des deux problématiques qui vont à la rencontre l’un de l’autre et ne cessent, à la fois, de se révéler et de s’occulter ». [2]


Le réel devient poésie. Il est possible de rêver, de s’évader, d’accéder ainsi à son espace psychique.


L’art, dans quel espace psychique ?


Art est le premier mot d’art-thérapie. Ce mot s’adresse aux sens, aux émotions, à l’intuition. Intéressons-nous à l’art d’aujourd’hui appelé Street Art ou Art urbain, un mouvement artistique, un mode d’expression, instantané, rapide, éphémère, qui peut être transgressif, qui peut faire passer un message. Ce qui nous intéresse ici, c’est l’occupation de l’espace : la rue, les murs d’immeubles, les tunnels, les friches, c’est-à-dire l’extérieur. L’artiste utilise l’espace public, y projette son espace psychique, et fait passer des messages. L’artiste Banksy pratique l’art comme un médium de communication. Il utilise des écrits et des pochoirs pour créer des œuvres poétiques, tout en portant des messages politiques. Ce qui est intéressant, c’est la disparition de la démarcation entre l’art et le langage et la prise en compte de l’espace extérieur au sujet et commun au monde. Le monde est à la fois le support matériel par l’utilisation du mur, de l’accident, et support de matériel, peinture, écriture.


Banksy explique sa démarche :

« Au bout, du coup, tout ce qui m’importe c’est de faire la bonne pièce au bon moment au bon endroit. Tout ce qui se met en travers de cet objectif est un ennemi, que ce soit ta mère, les flics, quelqu’un qui te balance que tu es trop commercial ou un autre gars qui te dit « On n’a qu’à sortir ce soir et se prendre des pizzas ». [3]


À retenir, l’utilisation infinie de l’espace public, repérée et calculée, l’instinct, le message, l’urgence à créer.


L’espace en art-thérapie


Il est nécessaire de mettre en place un cadre. Celui-ci est un contenant et un garant. C’est dans ce cadre que peut se dérouler le processus qui amène à la transformation. Une fois posé, il est immuable. Le cadre doit être l’objet d’une réflexion, tenant compte des contraintes extérieures. Il doit s’adapter à l’environnement. Ce cadre est une construction mentale, puis matérielle. Il devient un lieu où l’espace psychique peut se développer. Le lieu. Le temps. L’espace. Le temps est à la fois défini, temps de la séance, et écrasé. Paradoxalement, le temps disparaît pendant le temps de la séance.


L’espace en art-thérapie est un espace intérieur, comme un utérus, abrité des stimulations extérieures. Cet espace, créé par le croisement lieu-temps, est inscrit dans le symbolique. [4]


Dans l’espace ainsi créé, l’art-thérapeute est un corps, une présence, un regard. Il soutient ce qui se passe. Son psychisme est disponible, réceptacle sans jugement. Ainsi, les processus adviennent, comparables aux enveloppes psychocorporelles. Le travail se fait au niveau sensoriel.


Les points communs entre art et art-thérapie : les sens, l’intuition, la créativité, le cadre, la mise en branle de l’inconscient, les émotions.


Les points de divergence :

-l’artiste a une urgence à créer ;

-il peut utiliser l’extérieur comme cadre ;

-il s’adresse à l’universel ;

-il délivre des messages.

Mais ils creusent le même sillon, l’expression, l’humanisme, la vérité.


 

Notes:

[1] Bilen Max, Dialectique créatrice et Structure de l’œuvre littéraire. Paris, Vrin, 1971.

[2] Amado Lévy-Valensi Éliane, La nature de la pensée inconsciente, Vrin, 1999.

[3] Banksy sur FatCap, 8 novembre 2010.

[4] Boyer-Labrouche Annie, Pratiquer l’art-thérapie, Dunod, 2021.


Mots-clés : espace psychique, art, art-thérapie

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