• Annie Boyer-Labrouche

La langue du pervers

Le langage peut être utilisé par le pervers, que ce soit un humain ou une nation, comme un outil de manipulation et de propagande. Dans ce cas, c’est le retour de l’archaïsme, de l’absurdité, de l’anachronisme, de la violence aveugle, de la brutalité et de la barbarie.





« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. » [1]

Quand la langue devient un pouvoir stratégique, la puissance des mots est exhibée avec un aplomb que le corps rigide sert, pour en imposer à un autre. Le langage est détourné de sa fonction de communication humanisante pour être juste un outil de prise de pouvoir. C’est ainsi qu’une novlangue est utilisée, pour remplacer la langue commune, communicante et affective, de façon à supprimer toute tentative d’attachement et d’amour. Une mouche ne doit pas passer entre le mot et l’écoute du mot. Le mot dit est projeté comme un coup. Le but de la démarche est de réduire l’autre au silence. Le but de la démarche est de projeter l’autre dans un novmonde. Le but de la démarche est de rendre l’autre responsable de ses propres manquements. Il s’agit de tourner le dos à la vérité. La vérité de la vie et de l’histoire est insupportable. Donc, la vérité n’existe pas. Elle est à fabriquer. Il en découle un flux de mots assénés, de phrases paradoxales, de dogmes qui, répétés de façon infinie, envahissent l’espace mental, le brouillent et le remplissent. La propagande prend la place de la pensée.


Il s’agit de se donner en spectacle. Une mise en scène est nécessaire, puisqu’il n’y a pas de communication possible. Le théâtre est nécessaire. Fauteuils, tables, mobilier, « ce qui meuble », sont les éléments du décor. Le décor de la scène n’est pas sincère. Il peut être démultiplié dans des lieux divers. Ce qui rend impossible de savoir où il est. Ce qui permet de jouer avec les repères vitaux du lieu et du temps. Dans le décor, le corps tient le premier rôle. Il est maquillé, esthétisé, virilisé, habillé. Ce corps peut aussi troubler s’il appartient à un sosie. Ce corps qui possède des attributs puissants et virilisés (médailles, montres de grand prix, costumes des plus grands faiseurs) est en réalité vide. Il est désérotisé. Une momie. Du coup, l’autre ne peut qu’être haï, car il est vivant. L’autre, avec son affect, est insupportable. Il faut donc le tuer, tuer sa différence. Et, il lui est interdit de penser autrement, de penser tout court. Donc, peu importe ce que véhiculent les mots. Il s’agit juste de brouiller, afin de prendre le contrôle. Comment réagir face à des insultes, des mots incongrus, déplacés ? La modalité relationnelle va de la séduction (promesses qui ne seront jamais tenues, corruption), à l’envahissement (matraquage de mots paradoxaux), à l’expulsion de la part mauvaise du Moi (envie de meurtre, rendre l’autre furieux et haineux), jusqu’au verrouillage de toute communication en inversant les responsabilités. L’inversion est systématique et cela participe de l’effort pour rendre l’autre fou, avec les injonctions et les actions paradoxales. Harold Searles ajoute qu’en traitant l’autre à deux niveaux de relation qui n’ont aucun rapport entre eux, il est facile d’obliger l’autre à se dissocier, d’autant que les niveaux affectifs changent brutalement en semant le chaud et le froid. L’effort pour rendre l’autre fou, par le lavage de cerveau, est l’équivalent d’un meurtre. L’effort pour rendre l’autre fou est une façon de traiter sa psychose en l’extériorisant dans l’autre pour éliminer sa folie menaçante.


L’autre est ignoré, nié. Il n’existe pas. L’être humain est méprisé, n’a aucune valeur, que ce soit l’ennemi ou l’allié, l’étranger, attaqué en premier, ou le proche, sacrifié. Les fils sont envoyés à la guerre par l’ogre, comme chair à canon. L’identification à l’autre est impossible, absolument impossible. Ainsi, la perversion est un ultime recours contre la psychose et l’effondrement psychique. On comprend qu’après le mot utilisé comme arme et détournement de la vérité, c’est l’argent qui est l’outil magistral pour exercer le pouvoir. La corruption devient la règle et pourrit de haut en bas toutes les relations. L’argent a une fonction de prothèse relationnelle, mais dans certains régimes ou mafias, il n’y a plus de contre-feu. Le but de cette séduction est la manipulation stratégique, avec comme outils, le mot et l’argent. La parole du pervers doit occuper tout l’espace, y compris l’espace émotionnel de l’autre. Celui-ci est brouillé et anéanti d’emblée, en particulier par la logorrhée du langage pervers. Le corps se met au pas de la langue. Déshabité, désérotisé, il est rigide comme une coquille vide. On peut lire les artifices, poses pour qu’on ne voit pas le tremblement de la main, pas d’expression sur le visage, langage émaillé de mots crus, de tutoiement, d’insultes, de menaces, voire de petits mots doux, comme « ma jolie », inadaptés à la situation, au sexe, à l’injonction qui suit comme « tu dois supporter », d’injonctions paradoxales. La distance physique est signifiée par le cadre. Il est inatteignable. Le rescapé de l’échange a la rage d’exister, a la rage de dire, a la rage de partager pour communiquer, a la rage de transmettre (son amour, ses idées, ses émotions). Il souffre. Ainsi, il nourrit le sadisme de son agresseur. Interloqué, il ne sait plus où il en est, perdu, culpabilisé, masochiste.


La Mafia peut être comparée à une grande famille perverse. Comme dans tout système pervers, elle agit de la même façon avec ses ennemis et ses amis, juste dans un temps décalé. Les outils de la manipulation sont l’instauration de la peur, l’intimidation, les secrets entre membres, l’isolement et l’utilisation de l’argent pour corrompre. Tu es avec moi ou contre moi. La Mafia utilise l’inversion. Elle s’en prend à l’État dont elle est un parasite, tout en prétendant protéger les citoyens qu’elle abuse et punit. Son action repose sur la terreur et la loi du silence. Au fil du temps et au bout du compte, on assiste à l’anéantissement de la vie personnelle, familiale, sociale avec ses échanges, sa solidarité et sa joie. C’est la mort de la pensée, l’écrasement des autres, qui sont le but de l’entreprise, aux fins du profit du plus fort, mû par sa toute-puissance et sa cupidité. Mais, c’est un cycle sans fin, le parrain va être éliminé un jour ou l’autre, pour être remplacé par un autre parrain, qui lui aussi utilisera des mots tordus, des mots mortifères, disqualifiant, falsifiant dénaturant les faits, sans logique que de faire abdiquer les autres.


Les États ne sont pas à l’abri de la perversion. Ce sont des entités, ayant leurs individualités. Il en est ainsi des régimes totalitaires dont la barbarie est évidente. On retrouve le renversement des valeurs, l’abolition de la distinction entre le bien et le mal. Il est fondamental de comprendre que, comme pour les individus, il existe une histoire transgénérationnelle des nations, qui permet la transmission des mécanismes pervers. Les failles des histoires ne sont jamais colmatées et remontent à la surface, créant des résurgences de violences. Ce qui est le plus surprenant, c’est que l’on constate l’utilisation des mêmes forces et mécanismes, créant des situations anachroniques. Les groupes humains traumatisés maintiennent le traumatisme intact face à l’épreuve du temps, par un mécanisme de clivage. Et c’est encore plus frappant, lorsqu’un homme concentre en lui-même ses propres traumas (enfance abandonnique, frères morts), les traumatismes de sa famille (pauvre, humiliée, maltraitée) et les traumatismes de son pays (chute de l’URSS). Françoise Thom écrit dans « Les fins du communisme » : « La machine étatique est animée par la volonté d’un seul homme. » [2]


Les stratégies pour arriver aux fins « réparatrices » des traumas, et dévastatrices pour tout le monde, consistent à dresser les gens les uns contre les autres, afin de profiter du chaos jouissif des conflits, à compromettre les leaders, créer de la méfiance générale, entretenir un flou, maintenir un état d’incertitude et de vulnérabilité, noircir l’humanité. Françoise Thom : « Les pires motivations sont toujours soupçonnées, on prête à autrui les instincts les plus vils. » [3]


Tous ces éléments, associés à la manipulation des idées et à la réécriture de l’histoire, au secret, à la rupture du lien entre les générations, au mépris et à la mégalomanie, mènent à la violence brute avec la terreur exercée sur la population. L’Etat-Mafia devient un anti-État, légitimé par la violence et l’enrichissement. Il n’est pas surprenant que l’État post-communiste soit confronté à ces fonctionnements, avec la reproduction des procédés archaïques, comme si le monde n’avait pas changé, et l’analogie avec un système fonctionnant comme une pègre.


Françoise Thom :

« … le principe du « chef » et de « sa bande » supprime toute possibilité de constituer un État. » [4]


Un tel système ne permet pas de passage de la mémoire, de transmission aux générations suivantes. Il contamine les rouages de la société et entraîne des ravages humains, auto et hétéro-destructifs. La distanciation progressive de la réalité aboutit à un état psychique schizo-pervers. George Orwell décrit dans « 1984 » l’apothéose de l’État pervers. L’idéologie du gouvernement est une forme de perversion de l’être. « L’histoire est quelque chose qui doit être créé, plutôt qu’appris. » [5] Le passé est altéré, la falsification des faits organisée. Les hommes deviennent contraints, eux aussi, de fonctionner avec un clivage, une partie avec la vérité idéologique inculquée et une autre, authentique et secrète. Le paradoxe promeut la guerre. La guerre, c’est la paix. On ne peut se passer d’un ennemi extérieur. Poussé à l’extrême, l’être humain finit par s’effacer : « … Big Brother a pu commencer comme un tyran… à mesure que le culte s’amplifie, qu’il enfle jusqu’au délire le plus absurde, il s’adresse à une idole creuse, à un mannequin dépouillé de tout intérêt particulier,… un masque… » [6]

La perversion, c’est l’acte. [7]

Ce que nous avons décrit du langage pervers est applicable à toutes les relations abusives, dans le couple, dans la famille avec les abus sur les enfants dont le paradigme est l’inceste, dans les groupes et les États. [8] Comment cela finit-il ? Très mal. Après la soumission, la première étape est celle du dévoilement, avec l’incrédulité, la stupéfaction, l’effarement, l’écœurement de celui qui découvre la vérité. Lorsque le passage à l’acte est de plus en plus pressant et violent, entraînant une escalade incontrôlée, ça se voit. Le dévoilement est long et douloureux, accompagné d’un sentiment de rage violente. Après l’ouverture des yeux, le temps est venu de la prise en compte de la violence à l’œuvre, des pansements, de la reconstruction pour celui qui a subi les attaques et les traumatismes. Pour celui qui parle la langue du pervers, c’est la chute.


 

Notes:

[1] Prologue de l’Évangile selon Jean.

[2] Thom, F., Les fins du communisme, Paris, Criterion, 1994.

[3] Thom, F. ibidem p.142.

[4] Thom, F. ibidem p.183.

[5] Orwell, G., 1984, Gallimard, 1949.

[6] Hurni, M., Stoll, G., La Haine de l’Amour, la perversion du lien, L’Harmattan, 1996.

[7] Boyer-Labrouche, A., De la séduction à la perversion, Les enjeux du couple, Doin, 2013.


Mots-clés : guerre en Ukraine, perversion, langage pervers


35 vues

Posts récents

Voir tout