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Parti Pris

Cet éditorial « Parti pris » a pour objet de dénoncer, comme l’a fait Rimbaud dans ses poèmes, la violence et l’absurde. Détruire. Pourquoi ce déferlement de pulsions mortifères, cet évitement de la pensée, cette furie de tuer ? Pourquoi ce non-sens ? Que faisons-nous ? Il ne faut pas laisser le pouvoir à des bandits et il faut les traiter comme des bandits et non pas comme des partenaires respectables.



Poule, Annie Boyer-Labrouche, 2023

La compréhension des mécanismes politiques et psychologiques doit permettre de trouver des solutions quand nous sommes confrontés aux sans-limites des extrêmes. Chercher le sens, se battre avec nos armes, ne laisser aucune faille ouverte et ne rien laisser passer. Être attentif aux autres, qu’il faut protéger, à la nature, qu’il faut protéger, aux animaux, qu’il faut protéger. Donner une cohérence en regard de l’histoire, savoir que les catastrophes se répètent quand les traumatismes ne sont pas traités et que certaines personnes s’enferment dans un ressentiment paranoïaque. Connaître la nature humaine, pour prendre conscience des pulsions de haine et la faire évoluer vers l’amour.

Poésie

Le mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;

Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu ;


Tandis qu’une folie épouvantable broie

Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;

-Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,

Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !...


-Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées

Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;

Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées

Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,

Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud, Poésies, 1870.



Dans son poème de format très classique, Arthur Rimbaud dénonce la guerre (ici, la guerre de Prusse). Il a 16 ans. Il met en avant l’absurdité et la violence aveugle de la guerre, en l’opposant à la beauté et la créativité de la nature. Il raconte le chagrin des mères qui ont perdu leurs fils. Il met en avant l’indifférence des autorités dominatrices et la complexité des « hommes de Dieu », insensibles à la souffrance qu’ils créent. Ces vers merveilleusement assemblés, peuvent être repris pour évoquer la guerre actuelle d’Ukraine, mot pour mot. L’espace et le temps sont occupés par la guerre. On ne perçoit plus les limites. Rien pour arrêter un processus hors de tout contrôle. Rien n’est épargné. Les hommes, les jeunes hommes sont des choses. On en fait de la chair à canon. On les déshumanise. La guerre est une machine qui broie sans distinction l’humain et le vivant. Tous les peuples sont les victimes de cette gigantesque absurdité.


Pour évoquer la guerre et son contraste avec la Nature, Rimbaud utilise l’évocation des sens, vue, ouïe, odorat. Les sonorités des mots font entendre les bruits terrifiants de la guerre, « mitraille », « sifflent », « crachats ». Le rouge est la couleur du sang, l’écarlate et le vert, les couleurs des soldats.


Le Roi, le tsar, le dominateur est indifférent à la tuerie des jeunes hommes. Nous savons qu’il jouit de ce « tas fumant », car la dimension pulsionnelle est prédominante. C’est l’ogre qui dévore ses enfants. Il les « raille » et choisit d’envoyer à la mort des jeunes de milieux défavorisés, en les appâtant avec un peu d’argent ou en les contraignant. Et lorsqu’ils sont tués, il les présente dans les discours comme des « héros », alors qu’ils sont morts bêtement et pour rien. Cette manipulation démontre le sadisme cruel du pouvoir. Le poète plaint ces jeunes gens, « Pauvres morts », qui sont innocents et devraient être sacrés comme tous les êtres vivants. Le cynisme du chef est appuyé par l’attitude de l’Église, qui, comme c’est le cas actuellement, bénit la guerre. Ou est le « Tu ne tueras point » ? Les hosannah s’agrègent aux hourras. Seul l’argent intéresse les bandes au pouvoir et même l’Église.


À l’exploitation du peuple, s’ajoute la maltraitance de la Nature. Face à la violence démoniaque, la Nature est décrite comme sacrée, belle et protectrice, d’essence féminine ; « l’été », « l’herbe », « la joie », « le bleu ». La Nature est salie par la guerre, polluée pour longtemps, détruite. Les champs de blé et de tournesol qui poussent sur les tchernozioms sont devenus des champs de mines. Il semblerait que l’homme se soit écarté de la Nature, qu’il ne considère plus comme vitale et nécessaire, en industrialisant, en inventant des machines de plus en plus dangereuses, présentées dans des démonstrations de force grandioses et aberrantes. Combien de temps met un missile pour détruire une de vos capitales ? Il n’y aurait pas autre chose à faire pour que le peuple soit prospère ?


À la fin du poème, la souffrance apparaît, portée par les mères angoissées. Mais les mères ne semblent pas se révolter ; elles sont dans l’emprise de l’État qui se moque bien d’elles. Plutôt que penser qu’ils sont morts pour rien, mieux vaut croire aux héros. Et dans un élan masochiste correspondant au sadisme de l’État, elles vont jusqu’à donner leur obole, pour enrichir encore les bandits. Il eût mieux valu prier Dieu.


« Le mal » décrit parfaitement l’atrocité et la déviation morale de la guerre, avec l’exploitation des plus faibles, la corruption, l’hypocrisie, pour le maintien de systèmes corrompus, sans foi ni loi, et expansionnistes. Dénonçons.

Politique

Qu’est-ce qu’une guerre ? C’est un conflit armé générant de la violence physique et psychologique et entraînant la mort de nombreuses personnes, avec les conséquences pour le pays de cette augmentation de la mortalité. L’ouvrage de Clausewitz, général prussien (1780 – 1831), « De la guerre » [1] est une référence jusqu’à aujourd’hui. Il est encore d’actualité et permet de comprendre les processus de guerre et la mise en place des stratégies militaires. La guerre est un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. C’est aussi un acte de violence à l’emploi de laquelle il n’existe pas de limites, amenant à des extrêmes. Clausewitz fait de la guerre un instrument politique. Il met en valeur l’interpénétration du politique et du militaire. Pour lui, la guerre n’est rien d’autre que la continuation des relations politiques, avec d’autres moyens, en particulier la violence. Plus le but politique est grandiose, plus le conflit sera purement militaire et se rapprochera de la forme théorique. Il s’agit de conquérir un territoire, de détruire les forces armées de l’adversaire, de contraindre un gouvernement et ses alliés à se soumettre. Ce sont les sociétés qui s’engagent dans des guerres dites « démocratiques », avec des simulacres de référendums, par exemple. Le concept de « guerre absolue » amène toute une nation à se mobiliser, après des graduations et au détriment de l’équilibre psychologique et de la prospérité du peuple. Il était difficile d’imaginer ou ne voulait-on pas voir le retour de cette application « politique » en Ukraine, le voisin n’étant pas satisfait des velléités démocratiques d’un pays qu’il voulait mettre sous sa coupe. Nous pensions naïvement que ce n’était pas possible de s’exprimer « politiquement » ainsi, tout simplement.


Comme au XIXe et XXe siècles, la guerre est un moyen archaïque, barbare et stupide de tenter de soumettre l’autre. On assiste aussi dans ce conflit à l’utilisation de mercenaires, ce qui n’est pas sans danger pour le régime qui les tolère. Ils sont sans foi ni loi et vont chercher de la chair jusque dans les prisons. Dans « L’Art de la guerre » [2], Machiavel diagnostique déjà le danger de ces mercenaires qui sont coûteux, imprévisibles et violents. Les valeurs morales s’effacent devant la violence brute. La cité ne pouvant vivre qu’en canalisant vers le dehors les passions de ses membres-expulser ses pulsions négatives internes -, la guerre deviendra la condition de l’État, comme l’État deviendra celle de la guerre. C’est ce qui se passe actuellement ; la mise de la Russie sur l’Ukraine est vitale, existentielle pour elle. Roger Caillois [3] note historiquement le passage d’une guerre « raffinée » (avec des règles issues de la noblesse) à une guerre « vulgaire », ce que l’on voit aujourd’hui avec le recours à la masse mal formée, l’envoi de mercenaires et l’emploi d’engins de mort tels que les drones tueurs. Les chefs de guerre sont des autodidactes. La guerre n’est plus un art, mais s’inclut dans l’existence sociale. Il s’agit de régler des conflits de grands intérêts par le sang, comme le font les mafias. La guerre se développe sous la matrice de la politique, mais elle ressemble au commerce car les intérêts économiques sont primordiaux. Il n’y a pas de grandeur d’âme, pas de vernis de la culture, pas de respect de l’adversaire. Le droit international et les règles d’usage sont bafoués. Il faut contraindre l’ennemi à plier, à n’importe quel prix et en utilisant des moyens hybrides. Au fur et à mesure du conflit, René Girard identifie une « action réciproque » et un principe mimétique qui fait se ressembler les deux adversaires. Même dans l’horreur, les neurones miroir fonctionnent !


Françoise Thom [4] pense que c’est une logique impériale qui étaye la politique de terreur. Ceci est possible en raison de la matrice autocratique du pouvoir russe. Les Russes tolèrent d’être asservis à condition de pouvoir asservir les autres. Il s’ensuit que, pour avoir une paix durable en Europe, il faudrait aider la Russie à se débarrasser de cette matrice autocratique qui fait son malheur et celui de ses voisins. Il faudrait une transformation radicale, le passage d’un état autoritaire à l’union volontaire d’états libres, indépendants et démocratiques. Quel magnifique pays ce serait !


Psychologie

Nous pouvons nous demander comment une poignée d’hommes a pris en quelques dizaines d’années le contrôle d’un pays immense tel que la Russie. Cette mainmise exceptionnelle est due à la conjonction d’évènements historiques et psychologiques et parce que le peuple a laissé faire puis s’est soumis à un État de plus en plus violent jusqu’à tourner en dictature. Il n’y a pas d’intérêts nationaux rationnels, pas de projets particuliers, et une accumulation de frustrations et d’humiliations ressenties. Le système est entretenu par une propagande diffusée dans tout le pays par la télévision. Ce système ayant mis toute son intelligence au service de sa perversion, les programmes sont à la fois divertissements et contrôle de la société. Ainsi, la réalité devient malléable. Face au flou et à la confusion induits par l’État insaisissable, le rationnel n’est plus accessible à l’individu qui ne peut garder son sens critique. L’étape qui suit la mise en place de ce non-sens est l’instillation de la panique et la frayeur.


Quels sont les éléments de cette perversion ?

  • La vision de l’homme est erronée. La haine de soi et de l’autre crée un climat de misanthropie généralisée. Tout le monde est considéré comme vénal, pervers ou criminel, ce qui permet de faire des sujets des pantins à manipuler. Le chef pense depuis tout petit qu’il y a trois moyens d’agir sur les hommes : le chantage (argent, sexe), la vodka et l’assassinat. Il a été de la survie physique et psychologique de cet enfant de penser l’autre de cette façon afin de toujours prendre le dessus sur lui et la voie personnelle qu’il a trouvée, le passage par le Comité pour la sécurité de l’État, où il est arrivé si maigre et chétif qu’on l’appelait « la mite » lui a donné tous les outils pour devenir maître expert de la manipulation et comprendre les rouages du système en place. Il a excellé. La conséquence est un état psychologique dysfonctionnel et destructeur.


  • La structuration de la société est aberrante. L’organisation est masculine, constituée de bandes réparties en cercles concentriques autour du chef. Ce système crée des intimités artificielles à l’origine de dynamiques pseudo-familiales pathologiques. La Russie parle à l’Ukraine comme à un jeune frère. Les femmes sont des mères ou des prostituées. Kiev qui avait été déifiée comme la mère de toutes les Russies devient « une ma belle qui va devoir y passer ». Aujourd’hui ne sont visibles que quelques mères éplorées. Les jeunes hommes sont envoyés à l’abattoir par le chef-père. Où sont les pères ? Où sont les femmes ? La Russie est une famille bien mal lotie et bien malheureuse. Ceux qui ont le pouvoir se comportent à la fois comme des ogres et comme des enfants : sans limites, tout-puissants, dont les jouets sont des places, de l’argent ou des bombes. L’immaturité est navrante.


  • Le langage est un instrument qui sert à se rendre maître de la volonté. La langue est criminalisée, on utilise l’argot des prisons, la novlangue des truands ou de la propagande. Le vocabulaire fait beaucoup référence aux parties intimes et aux matières fécales. On a entendu dire que les terroristes devaient être recherchés jusque dans les chiottes. Il y a une fixation anale, avec l’usage de mots autour de la défécation. La novlangue [5] a un lexique réduit, pour éteindre la pensée. Le vocabulaire est constitué de mots nécessaires à la vie quotidienne, de néologismes et de termes scientifiques et techniques abscons. Les parties des discours interminables sont interchangeables et répétitives. Certains mots sont interdits, comme le mot « guerre ». Le but est d’éliminer toute réflexion et toute critique de l’État. Le débit du discours avec beaucoup de syllabes participe au lavage de cerveau. Le « doublethink » est la capacité à accepter simultanément deux points de vue opposés. Il est fréquemment employé. C’est ainsi que l’on rend l’autre fou. On trouve aussi une mémoire confuse avec l’intrusion du passé au service de la propagande, pour justifier des passages à l’acte. Les trois temps, passé, présent, futur, ne sont pas ajustés. Ainsi, l’histoire est réécrite.


  • Le sentiment d’être menacé est très puissant. Il est à l’origine d’une paranoïa, elle-même utilisée de façon perverse, car elle permet de renverser sans cesse les choses. Ce n’est jamais moi, c’est l’autre.


  • L’enrichissement est le moteur de ce système de voyous. Il a commencé par la corruption accompagnée d’intimidations. Pour obtenir quoi que ce soit à la mairie de Saint-Pétersbourg, il fallait donner un pourcentage. C’est un rituel. Le but de la vie du petit groupe d’hommes qui s’est monté à l’époque est de s’enrichir, par la corruption, la cooptation, l’intimidation, la terreur, le meurtre. Ainsi, s’est constitué un réseau de fidèles qui ont monté en 1996 la Coopérative Lake, une coopérative de datchas. Au fil du temps, ces hommes ont occupé des postes de direction dans les organismes gouvernementaux. Ainsi, une trentaine d’hommes a pris le contrôle du pays. Cette kleptocratie a tout phagocyté. C’est une organisation criminelle de prédation. La verticalité du pouvoir permet de « nourrir » des hommes qui font tenir le système. Parallèlement, le pays est désinstitutionnalisé. On aboutit à la création d’un régime nihiliste, obsédé par la puissance, au pouvoir de nuisance sans limite, sans aucun motif rationnel, sans idéologie, avec une indifférence totale aux intérêts du pays. On n’a jamais vu ça.


  • Les sentiments positifs sont inexistants. Il n’y a que des ressentiments, un esprit de vengeance de voyou susceptible et revendicatif. Ces ressentiments s’expliquent par l’histoire du chef, qui a vécu la misère, l’humiliation et pour s’en sortir est devenu expert de la manipulation, mettant toute son intelligence et ses forces dans l’application de ses ressentiments : humilier, et s’enrichir aussi en utilisant les autres, en détournant et en s’appropriant les ressources. Le chef est le propriétaire du pays. Tout est à lui et rien n’est à son nom. Au fond, il est quelqu’un qui n’existe pas. Le régime totalitaire post-moderne n’a pas de projet ; rien n’a de sens ; même l’afflux de richesses qui créent des rentes et permet d’asservir le secteur privé. Peter Pomerantsev [6] décrit très clairement toutes les techniques de manipulation et l’obsession du contrôle total dans « Nothing is true and everything is possible ». C’est le monde humain à l’envers. Alors que faire, quand nous pensons que chacun est responsable ?


« Chacun est responsable de tout devant tous, et moi plus que les autres ». Dostoïevski [7] 

Je suis même responsable de la responsabilité de l’autre.


Que faire face à celui qui porte la honte des origines, qui peut le pousser aux extrêmes ? Que faire face à l’inhumanité, même s’il est possible de comprendre son origine ? Ne pas désespérer, faire face à l’humain. C’est le visage de l’autre qui doit être regardé et non effacé dans les « tas fumants ». Car c’est le visage de l’autre qui est insupportable au pervers. Et l’éthique et le « Tu ne tueras point ». Tu n’auras pas de haine pour ton frère. « À chacun, je demanderai compte de la vie de son frère ». IHVH


Poule

La poule était bien une poule aux œufs d’or. L’argent coulait à flots, sans effort, produit de la corruption et des rentes de pétrole et de gaz.

En tuant la poule, il anéantit sa source de richesses. Le pouvoir vertical ne peut plus arroser. La cupidité, la soif de pouvoir et de revanche peuvent détruire une source de profits abondants. Encore un non-sens.

« Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches ». Jean de La Fontaine [8]

 

Notes

[1] Carl von Clausewitz, De la guerre, livre 1, 1932.

[2] Nicolas Machiavel, L’art de la guerre, in GF-Flammarion, 1991.

[3] Roger Caillois, Bellone ou la Pente de la guerre, La Renaissance du Livre, 1963.

[4] Françoise Thom, "Comment passer du monde russe à l’État russe : construire une alternative à l’apocalypse", Desk Russie, Rubrique essai, 14 janvier 2023.

[5] George Orwell, 1984, Poche, 2020

[6] Peter Pomerantsev, "Nothing is true and everything is possible", Public Affaires, 2014.

[7] Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Livre VI, Pléiade, P.310.

[8] Jean de La Fontaine, "La poule aux œufs d’or", Livre V, 1668.


Mots-clés: Guerre, violence, perversion, état totalitaire, novlangue










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