• Annie Boyer-Labrouche

La relation d'emprise au sein de la famille

La relation d'emprise dans une famille conduit à la violence conjugale et à la violence faite aux enfants. Les violences conjugales ont augmenté de 36% pendant le confinement, selon le ministère de l'Intérieur. Les appels au 119 concernant les violences faites aux enfants se sont multipliés pendant ces mois de promiscuité. C'est un sujet très inquiétant et encore tabou. Les violences agies et subies sont réparties en strates, physiques, verbales et psychiques. Le corps social dans son ensemble est traversé par ces violences, symptômes de l'échec du lien, de la pensée et du dire.

L'amour devrait renvoyer au sentiment de tendresse. Pourquoi, dans certains cas, le lien d'attachement entre deux personnes, est plutôt un lien de ligature, d'emprise? Dans quelle mesure, cela implique les personnes qui sont issues de ce couple, les enfants? La relation d'emprise entraîne des violences, physiques et morales, sur le partenaire et les enfants. Ce mode relationnel érige la famille en système et ce système familial est profondément dysfonctionnel. Les enfants en font les frais. Les conséquences sur les enfants sont graves. Ils ne peuvent qu'être impliqués sur le plan émotionnel, qu'ils subissent eux-mêmes des attaques et des humiliations ou qu'ils assistent, comme des témoins impuissants, aux violences conjugales. Ils peuvent être un enjeu narcissique, traités en objets, manipulés comme le partenaire, ou enjeu de pouvoir, pris dans le rapport de force entre les conjoints. Encore pire, ils peuvent devenir un jouet de jouissance, la paradigme étant l'inceste en acte.


Le lien d'emprise n'est pas rare dans les couples actuels. Il est la conséquence des évolutions sociétales qui régissent les rapports entre les sexes et les relations de couple, quel que soit le genre. On peut citer le désir d'accomplissement personnel, la revendication de la liberté individuelle avec la possibilité de partir au moindre problème, ce qui devient une menace implicite. La difficulté de l'engagement tient beaucoup de l'angoisse d'abandon. Le lien de ligature dans le couple, en permettant de prendre le pouvoir sur le partenaire, met à distance la terrible angoisse d'abandon.


Rencontrer quelqu'un devient une obsession   

La rencontre se fait plus souvent sur le mode de la recherche, en pratiquant les réseaux sociaux, que par le"hasard". D'un côté, la peur de l'engagement et de l'intimité, de l'autre, la recherche d'un partenaire idéalisé qui doit répondre à des critères précis. Ces techniques de recherche d'un partenaire posent la question du choix et des essais qui peuvent être multiples et considérés comme des échecs. Cependant, les désirs de trouver un compagnon ou une compagne de vie persistent et il faut faire avec les paradoxes ainsi créés. L'évolution des relations conjugales est ainsi orientée vers l'emprise, puisque la rencontre amoureuse, bien qu'elle reste encore dans un cadre social, est pleine d'exigences inconscientes. L'attente très forte est prise entre l'idéal d'amour, le besoin d'être aimé, et l'angoisse de la perte, la peur de l'abandon. La relation conjugale est parasitée. La tension interne de l'individu passe dans la relation et est à l'origine de la tension intersubjective. Cette tension est plus ou moins forte. Les enfants vont y être très sensibles. Une tension répétée, avec des crises et des conflits aura des conséquences émotionnelles à long terme; il sera bon de faire de la prévention pour éviter des séquelles perturbant l'équilibre de l'humeur de ces enfants.


On sait que les violences conjugales sont mieux repérées, qu'elles deviennent plus visibles et que des efforts sont faits au niveau politique pour aider les personnes qui en sont victimes. Ces violences ont augmenté pendant le confinement mis en place au printemps pour limiter l'épidémie de Covid-19, ainsi que les violences faites sur les enfants. On connaît mieux maintenant les conséquences des violences conjugales sur les enfants, selon leur âge.


Perversion narcissique   

Dans certains cas, on pourra parler de relations perverses de couple. Dans les cas extrêmes, le partenaire peut être qualifié de pervers narcissique. Ce partenaire peut être un homme ou une femme. Il va essayer de créer un lien négatif en s'attaquant à l'intégrité du partenaire, à son estime, aux sentiments d'amour et de bienveillance. Il va ainsi établir un lien de ligature. Le partenaire est mis sous contrainte et vampirisé. Cette pathologie semble de plus en plus répandue dans une société intolérante à la frustration, dans laquelle les outils de manipulation sont nombreux et facilitent la surveillance, où la jouissance sans entraves est promue, où le partenaire peut être considéré comme un objet de consommation. Deux questions polémiques se posent. La perversion serait-elle inhérente à toute relation de couple? Par exemple, dans l'appauvrissement des capacités de fantasmatisation, la prédominance du registre du voir, les pulsions partielles, le contrôle, la difficulté de choisir et de s'engager, l'interchangeabilité des partenaires.


Le sexe serait-il devenu une valeur? La rencontre se fait par une approche sexuelle. La séduction de l'enfant entraîne une confusion dans son espace psychique. Quand la famille est dysfonctionnelle, l'espace familial n'est plus sécurisant, mais devient un lieu de pouvoir et de jouissance. Poussés à l'extrême, ces mécanismes d'emprise aboutissent à l'inceste.


Les partenaires fonctionnent en miroir 

Les partenaires ont des problématiques personnelles qui se ressemblent, mais qui sont traitées différemment par chacun. Dans tous les cas, ils doivent faire face à un grand besoin de réassurance, une dépendance affective, une estime de soi défaillante et fluctuante. Les partenaires sont tous deux enfermés dans un mode de relation dysfonctionnel et une communication qui tourne en boucle. La tendance au contrôle prend des formes différentes chez chacun, par exemple une épouse qui fait tout et un conjoint qui la contrôle en n'étant jamais satisfait et suspicieux. On remarque que cette tension subjective de couple se compose de périodes de crises de violence et de lunes de miel. Pendant les crises, chacun reproche à l'autre d'avoir brisé ses idéaux, restant enfermé dans de fausses croyances portant sur la représentation du couple idéal et du partenaire idéal. Beaucoup de souffrance, de masochisme, de conduites sadiques. Hélas, le couple est soudé autour de cette communication violente. Ces mécanismes relationnels reposent sur la peur de l'intimité et sur la dépendance affective. L'objet n'est jamais à la bonne distance; l'autre n'est jamais suffisant. Certains trouvent une résolution en clivant leur vie affectivo-sexuelle; cela donne des mensonges, des double-vies, des pratiques secrètes. On comprend qu'il va être très difficile de se sortir de ces systèmes sado-masochistes. Ce sont des couples qui tiennent à travers leur déséquilibre.


Les enfants sont aux premières loges. Ils subissent les conséquences des conflits de couple. Ce sont des otages. Si l'un des parents est un pervers narcissique, il va fonctionner avec ses enfants de façon inappropriée. Il pourra le maltraiter en ne l'écoutant pas, en ne tenant pas compte de ses besoins, en le dévalorisant. Il n'hésitera pas à faire valoir ses droits tout en ne faisant pas ses devoirs, sans aucun scrupule, ni affect. Il essayera de manipuler les professionnels pour tirer ses avantages. 

Comment la société doit-elle traiter ce sujet qui relève de l'intime? Comment comprendre qu'il y ait autant de violence dans un domaine qui relève de l'amour?  Comment protéger les enfants du dysfonctionnement de la famille? 


La famille devrait être un lieu sécurisant et bienveillant. Peut-être ne faut-il pas être naïf, ne pas être dans l'idéalisation. Peut-être faut-il que chacun, à sa place, soit attentif à l'autre, l'amie, le voisin, l'enfant pour qu'il soit possible de communiquer, de dire, de penser et quelquefois, de penser que l'impensable existe. 


Mots-clés: violences conjugales, violences faites aux enfants, perversion narcissique 

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